5 juillet
Puerto Madryn,
province de Chubut, Patagonie.
Au fait, la différence
entre Patagonie et Terre de Feu est-elle
claire pour tout le monde ? La Patagonie,c'est
( en gros ) tout ce qui se situe en-dessous
de Buenos Aires, sauf l'île tout en bas, qui
est la Terre de Feu. A part un climat
rigoureux, les deux régions n'ont rien en
commun : la Terre de Feu
est l'extrêmité des Andes posée dans
l'Océan. La Patagonie
est dans sa grande majorité une steppe
herbeuse parfaitement plate ou règnent les
moutons. Cette précision faite, il faut à
présent dire que Puerto Madryn
est une ville de 70.000 habitants sans autre
intérêt que sa faune marine. Mais un
phénomène unique au monde ! La péninsule
de Valdes dont elle fait partie
accueille une colonie permanente
d'éléphants de mer, et les amours
saisonnières de centaines de milliers de
baleines, pingouins, orques, dauphins,
otaries, guanacos, maras et autres ñandus.
Nous n'avons jamais été portés sur
l'observation animalière, et jusqu'ici, les
seuls contacts que nous avons eus avec des
animaux ont été la tortue Bulle, la chienne
et les chats de ma soeur ainsi que Cui-Cui,
le canari que Delphine et ses soeurs ont
trouvé, soigné et sauvé lors de vacances
à Anglet en 1984, et dont la première cage
avait été un emballage de purée. Pour
information, Cui-Cui est enterré sous le
tilleul de Gabaston. Pourtant, ici, devant
cette profusion, nous avons du rendre grâce
à ces authentiques merveilles de la vie
sauvage. Pensez seulement : pendant la
période des amours, la femelle baleine
couche avec tous les mâles pour plus de
sureté, au contraire de la pingouine qui
reste monogame… Imaginez le coït
baleinier : ces testicules de 100 kg qui
laissent échapper 7 litres de sperme.
Imaginez l'allaitement du baleineau à raison
de 200 litres de lait par jour, qui lui
permettent de grandir de 3 a 5 cm par jour.
Et puis, le fin du fin, j'ai enfin obtenu la
réponse que je cherchais depuis ma plus
tendre enfance : peut-on parler de
masturbation des baleines ? C'est
techniquement possible puisque le sexe du
male est articulé comme un bras, et non pas
solidaire du corps comme pour la majorité
des mammifères. Bref, nous avons l'honneur
de côtoyer ces monstres gentils en leur
paradis, mais aussi de voir gambader des
putois, ce qui est beaucoup moins
spectaculaire. Les maras, dont je parlais
avant, sont des lièvres ridicules qui
ressemblent à des chiens, mais avec un petit
cul blanc. Les ñandus sont des dérivés de
l'autruche telle qu'on peut la rencontrer au
Chili. Les éléphants de mer sont
d'étonnantes andouillettes de 5 a 6 tonnes
qui gisent sur le sable toute la journée.
Cependant, on change sa vision lorsqu'on
apprend qu'un seul mâle possède jusqu'à
100 femelles pour son usage exclusif, et que
pendant toute la période de reproduction, à
savoir 3 mois, il ne fait que forniquer et
repousser les assauts des autres mâles qui
veulent lui piquer des femelles. Pendant
toute cette saison, il ne se nourrit pas et
peut perdre la moitié de son poids. Alors
là, je dis bravo !
Tout cela pour dire que les
animaux sauvages sont appelés à tenir une
part importante dans ce voyage. Quand on n'a
de la vie animale que son image domestique à
savoir d';infames pigeons et de répugnants
clébards des villes, on se rend moins compte
de la complémentarité qui peut exister
entre eux et l'intégralité de la nature.
Cela me rappelle l'histoire des castors de
Terre de Feu. Afin d'ouvrir un business de
fourrure en ces contrées, de petits génies
ont eu l'idée d'y introduire des castors du
Canada. Effectivement, les bestioles
s'adaptèrent facilement à ce nouvel
environnement. Mais quelques années plus
tard, la mode du castor passa au profit de
pelures plus résistantes, comme le vison. On
laissa donc ces pauvres bêtes tranquilles.
Elles en profitèrent pour se multiplier ;
comment leur en vouloir ? Ces ravages sur la
forêt fugénne furent si importants que le
gouvernement organisa une opération-commando
pour introduire des renards d'Europe afin
d'endiguer leur prolifération. Cette
histoire nous a émus car elle en reflète
bien d'autres et vient nous rappeler que la
nature est un équilibre fragile, sans cesse
menacé par l'appât du gain. Baleines et
loups de mer qui font la réputation de cette
région étaient en voie d'extinction il y a
à peine 30 ans. Aujourd'hui, il est interdit
de pêcher dans la péninsule, c'est-à-dire
que la mer offre son meilleur jour et
grouille dans toute sa diversité.
Pour clore ce chapitre, je
dirais que l'observation des animaux est sans
doute une chose passionnante. On comprend
mieux les scientifiques que l'on voit sur les
reportages et qui consacrent leur vie à
explorer les possibilités masticatoires des
mandibules inférieures du criquet. Pour nous
ce fut juste une rencontre, ou plutôt une
prise de contact avant le grand feu
d'artifice des prochains mois en forêt
amazonienne ! Rien ne vaut l'image, bien
sûr, mais la photographie animalière est un
métier. Je puis vous assurer qu'il faut
beaucoup plus de matériel et de patience
pour sortir des clichés décents de baleines
ou de dauphins virevoltants. Ne les ayant
pas, nous vous demanderons de bien vouloir
faire un effort d'imagination en vous
souvenant de Cousteau.
Une dernière émotion en
quittant Puerto Madryn
: l'avion, quelques dizaines de secondes
après avoir decollé, semble interrompre sa
poussée et se stabilise à quelques
centaines de mètres au-dessus du bord de
mer. Nous craignons l'atterrissage forcé.
Mais non, c'est le commandant qui voulait
faire admirer les baleines à son Boeing 737.
Et le voilà qui incline les ailes à gauche,
à droite, vire de bord, et survole ces
silhouettes gigantesques qu'on distingue si
nettement depuis le ciel. Spectacle unique.
Mon coeur qui battait à tout rompre dans la
frayeur de l'incident, chavire de bonheur.
Nous quittons donc à regret cette Patagonie
imprévue, ses paysages primordiaux et ses
cohortes de géants pour replonger dans le
bulbe monstrueux de Buenos Aires, antichambre
de notre remontée vers le Nord.
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