28 juin
Ici s´ouvre un chapitre un peu à
part dans ce voyage. Si nous avions laissé la porte
ouverte à toute expérience qui aurait eu le bon
goût de se présenter, celle-ci paraissait bannie
d'avance pour des raisons de calendrier. Mais nous
voilà bel et bien dans la patrie des grands
aventuriers, au pays des rêves et des fortunes
impossibles, des horizons sans fin et des délires
les plus fous. Nous voilà en Patagonie. Avez-vous lu
Francisco Coloane, Patricio
Manns et Sepúlveda,
poètes du vent, de la pluie, amoureux fous des
lichens, des forêts froides et de l'enfer austral?
C'est pénétrés de leur prose grave et fantastique
que nous atterrissons, presque par hasard, à El
Calafate. Enfin, pour être
tout à fait honnête, ce n'est pas exactement par
hasard, mais c'est par une coïncidence
extraordinaire que nous avons croisé nos deux
suisses à la sortie du Théâtre Colón (voir
chapitre Buenos Aires). Ils revenaient de l'extrême
Sud avec tant d'enthousiasme, que nous décidâmes
instantanément d'annuler nos vagues plans d'invasion
de l'Uruguay.
El Calafate
est le point de départ des visites au Parc
National des glaciers, avec en point
d'orgue le fameux Perito Moreno,
bijou de glace posé sur les eaux turquoises du lac
Argentino.
Là encore, nous sommes presque
seuls, mais pour une raison bien simple: c'est le
début de l´hiver dans les contrées les plus
australes du monde. On dit qu'ici le froid est sec,
mais en fait il neige. De la neige sèche,
probablement... Notre première action sur ces terres
est de grimper sur... le lac, gelé dans ses baies,
et qui permet de pratiquer le patinage artistique.
Disons le patinage... El Calafate
devait être une bourgade de pionniers éleveurs de
moutons gallois ou écossais avant de se convertir à
corps perdu dans le tourisme. Cela reste quand même
une destination qui se mérite, surtout en hiver.
29 juin
Il paraît que les journées de
ciel bleu sont rares en ces latidudes. Nous sommes
donc vernis car aucun nuage ne viendra troubler notre
découverte du parc. Voila bientôt le Perito
Moreno qui avance vers nous à la
vitesse prodigieuse de 300m par an. A propos, Perito
avec un seul "r" n'est pas un petit chien,
comme nous le supposions sans comprendre, mais l'Expert
Moreno, qui a contribué au partage des
terres australes en Argentine et Chili à la fin du
XIXème siècle. Le gouvernement argentin, satisfait
de ses services, lui offrit un territoire de 50.000
mètres carrés à choisir ou bon lui semblerait sur
ce territoire vierge. Il choisit cet endroit et le
rendit aussitôt à la nation sous forme de parc
national, le deuxième dans le monde après
Yellowstone. Bel exemple de philantropie que notre
guide évoque avec des trémolos dans la voix. Les
politiciens d'aujourd'hui auraient perdu cette fibre,
selon lui. D'autant que ces jours-ci éclate un
scandale sans précédent suite à la répression
policière de mercredi dernier, qui a laissé deux
morts et une quarantaine de blessés sur le bitume de
Buenos Aires. Sous l'oeil de toutes les télés du
pays, un commissaire a été vu en train d'achever
tranquillement les blessés gisant à terre. Les
mauvaises habitudes des années noires ont du mal à
passer, c'est le président Duhalde
- pourtant spécialiste en entourloupes - qui l'avoue
lui-même.
En cette saison, les possibilités
d'excursions sont bien sûr réduites. Nous devons
notamment oublier notre rêve d'admirer le Mont Fitz
Roy et ses grandes épées. L'hiver austral est fait
de journées courtes, avec un soleil toujours
horizontal qui embrase littéralement le ciel.
Les eaux vertes du Lac
Argentino adoptent en fin de journée
une texture étrange, laiteuse et fluorescente, quand
soudain une ombre immense passe sur le pont du
bateau: un condor, puis deux, puis une demi-
douzaine... Spectacle rarissime de ces incroyables
machines volantes qui ne se fendent
qu'exceptionnellement d'un battement d'ailes, et dont
on distingue le cou famélique émergeant d'un
panache de plumes noires. Difficile, en outre, de ne
pas interpréter avec fatalité la ronde des sublimes
charognards au-dessus de notre embarcation! Les bras
du lac Argentino recueillent les torrents de glace
qui dévalent la Cordillère, dans cette zone où il
neige plus de 300 jours par an, sans que jamais la
température ne permette la fonte. Les milliers de
couches de neiges superposées finissent par se
compacter au point de former ces colosses de glace
d'un bleu azur. Fascinant de penser que ces murailles
de 50 m de haut qui s'effondrent dans d'immenses
coups de tonnerre sont les vestiges d'averses ayant
eu lieu bien loin d'ici, il y a des centaines
d'années! On reste des heures le regard perdu dans
ce monde où chaque minute possède sa personnalité
propre, par le jeu incessant de l'eau, de la roche,
du vent, de la lumière, et des respirations
séculaires de la Terre.
Une particularité argentine nous a
frappés: après leur nom, les gens déclinent
souvent l'origine de leurs aïeux, surtout si elle
est européenne, comme on donnerait l'ascendant
après le signe zodiacal! J'ai jeté un coup d'oeil
au bottin téléphonique. Une véritable mosaïque.
Si la majorité des noms est espagnole et italienne,
toute l'Europe et la Méditerranée s'y sont donné
rendez-vous. Je me demande ce qui a pu pousser les
O'Grady, Malouf, Heinz, Kolawski, vers ces
extrêmités du Monde, sans parler des 5 Antonutti et
des 10 Guichandut répertoriés à Buenos Aires !
Aujourd'hui, pour être franc, il
n'est pas plus difficile de visiter la Patagonie que
le Périgord Noir en hiver. Mais j'imagine le temps
des pionniers. Je mesure la force et le courage de
ces âmes bien trempées qui ont pu apprivoiser un
pays aussi sauvage. Je me demande aussi quelles
furent les calamités suffisamment fortes pour jeter
ces générations dans les bras de l'Océan.
Juste avant la finale de la Coupe
du Monde entre le Brésil et l'Allemagne, on demande
au patron de l'hôtel qui est son favori. - Je
m'appelle Otto, répond-il dans un sourire.
Incroyable rivalité footballistique entre les deux
géants de l'Amérique du Sud qui amène un quotidien
national à titrer en première page: "Brésil:
comme en 1998?", avec une photo des joueurs
brésiliens, les mains sur les parties génitales et
le visage convulsé au moment de faire le mur sur un
coup- franc.
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