Impressions
23 mai
Après les couleurs vives
de la vallée de l´Elqui, nous
voici aux abords du mythique désert de
l´Atacama * . Les villes traversées
ne sont que des centres de transit du minerai
mais elles gardent une certaine majesté avec
leurs horizons de pierre. La région jouit
d´un climat immuable. La brume, dite
camanchaca, recouvre les terres d´un voile
homogène jusqu´au milieu de la matinée.
Entre 10 et 11 heures du matin, ce voile se
déchire pour laisser la place à un soleil
torride et sans partage.
Nous sommes ce soir sur une terrasse
ensoleillée que la panaméricaine sépare de
l´Océan. La panaméricaine , c´est cette
interminable route qui forme le squelette de
l´Amérique. C´est un ronflement
ininterrompu de camions chargés de tout ce
que les entrailles du Chili peuvent proposer
aux industries du monde entier : nitrate,
cuivre, phosphates, salpêtre, lithium et
autres poudres de pinlerpimpin. Notre
après-midi s´étire, il ne se passe rien à
Chañaral .Mais cela n´est pas bien
grave. Delphine avec Garcia Marquez et moi
avec Pablo Neruda, les heures ne sont jamais
trop longues. Demain est plein de projets.
25 mai
Deux jours au Parc Pan
de Azucar, qui en aurait mérité bien
plus... Mais que faire lorsqu´on est aussi
peu autonomes que nous le sommes ? La tente
(6 personnes), dont les piquets n´étaient
pas tous au rendez-vous, a servi de tapis
pour dormir à la belle étoile dans ce
désert côtier où la dernière pluie
remonte à trois ans. Au beau milieu de la
nuit, les premières gouttes commencèrent à
picoter nos joues. Sereins, nous restâmes
fidèles au poste puisque la pluie était une
impossibilité scientifique. Quelques minutes
plus tard, nous devions nous rendre à
l´évidence : nous étions témoins (et un
peu victimes) d´une bizarrerie climatique
qui nous a fait dormir sous une tente non
plantée et sans armature, c´est-à-dire
sous un drap (qui, à l´odeur, avait dû
servir à envelopper du poisson...).
Mais ce que nous retiendrons de ces heures au
contact du Pacifique, c´est la puissance des
paysages, les érections de cactus, les
fleurs du désert réveillées par la pluie,
les pélicans habiles qui volent en
"procesión" devant notre paire de
jumelles, la brume qui monte inexorable à
l´assaut des falaises et des contreforts de
la cordillère. C´est, d´une certaine
manière notre première immersion avec la
nature sauvage du Chili. C´est une
renaissance, après beaucoup de villes et de
bus. Il y a eu Santiago, La Serena,
Copiapó et Chañaral, toutes avec leur
intérêt et leurs défauts (sauf peut-être
Copiapó qui ne méritait pas une ligne !),
mais aucune ne pouvant rivaliser avec les
géants de roches qui piétinent l´Océan
alors que le soleil joue entre les nappes de
brumes.
Pour préparer le café, Delphine a, de
façon ayatollesque immolé un chapitre
entier de Cent ans de solitude, ce qui
réduit de moitié notre capacité
d´échange (rappelons que nous sommes partis
avec deux livres et l´objectif est (était)
de les échanger une fois lus). Bon, à la
Fnac de San Pedro de Atacama, nous trouverons
sans doute de quoi nous refaire !
La télé nous montre des images
impressionnantes de Santiago en proie à des
pluies diluviennes et des inondations. Nous
avons eu chaud, façon de parler !
26 mai
Une nuit de bus peuplée de
ronfleurs vibrants et aux mille variations de
température, nous amène au coeur du
désert. Dès la mi-journée, le ciel se
plombe franchement et l´issue nous semble
inéluctable. Nous consacrons donc notre
après-midi à la découverte des cafés
internet de San Pedro de Atacama
* en
regardant tomber les gouttes. A l´ordinateur
d´à côté, un couple de suisses met à
jour son site "Transamerica 2002",
du Mexique a la Terre de Feu. Ils ont l´air
plus au point que nous, qui mettons des
heures à envoyer quelques pauvres images et
repartons consternés par le temps perdu du
fait de la complexité de la machine, ou de
notre propre poussivité.
Publicité :
C'est le moment de remercier les sponsors qui
nous ont équipés en jumelles, appareil
photos, carte mémoire, chaussures, polaires,
lunettes, serviettes de toilette, hamacs,
carnet de route, moustic ' clic, foulard,
altimètre, boussole, pantalon, guide de
survie... Merci a ceux qui se reconnaîtront
dans ces attentions bien utiles qui nous
accompagnent jour et nuit.
28 mai
San Pedro de Atacama,
c´est l´autre versant de la cordillère que
nous avons parcourue en 1996, en Bolivie.
Sachant que c´est notre meilleur souvenir de
voyage, la comparaison était difficilement
tenable. Et pourtant, même si les lagunes et
les salars sont moins majestueux que de
l´autre côté, il règne à San Pedro un
certain bonheur de vivre. Ou plutôt, une
certaine facilité. Des bars branchés, des
restaurants décorés "art
ethnique", des cafés internet comme
s´il en pleuvait : c´est la rue Oberkampf
du désert d´Atacama, sans le 149. Paradoxe
? San Pedro ne jouit pas d´une alimentation
continue en électricité, voire en eau.
N´oublions pas que nous sommes en plein
désert, à 2500 m d´altitude.
Aujourd´hui nous avons participé à une
excursion organisée. Notre groupe était
particulierement hétéroclite : un agronome
japonais, une océanographe de Sibérie, deux
anglais d´origine indienne, un policier
allemand, deux adolescents attardés au pull
troué et aux faux airs de Doessant, et nous,
qui nous présentions comme des ingénieurs
français (c´est pratique, on sait le dire).
Cette assemblée occupée à mitrailler les
flamants roses au beau milieu du salar de
l´Atacama * avait quelque chose
d´absurde.
L´ échappée s´est en outre terminée en
queue de poisson : impossible, en pleine
tempête de neige d´atteindre les fameuses
lagunas vantées par les agences. Nous nous
sommes rabattus sur des visites techniques
sur les systèmes d´irrigation
pré-incaïques. Intéressant tout de même
d´apprécier le combat séculaire de
l´homme contre le désert et les trésors
d´astuces pour tirer partie de la moindre
goutte d´eau...
29 mai
Le bus pour l´Argentine ne
part toujours pas, les cols étant bloqués
par la neige. Pour se faire une idée, de
Santiago à l´extrême nord du pays, il y a
plus de 2000 km et seulement trois points de
passage vers l´Argentine. Tous sont à plus
de 4000 m d´altitude et nous sommes à la
fin de l´automne. En continuant plus au
nord, nous passerions au Pérou, et pour
retrouver l´Argentine, il faudrait faire une
boucle de plusieurs milliers de km. Autant
dire que nous n´avons guère d´autre choix
que d´attendre.
Une jeune fille nous a accostés ce matin
pour consulter le guide du routard. Elle doit
avoir un peu plus de 20 ans et voyage depuis
déjà 6 mois entre le Pérou et le Chili.
Notre expérience ne l´émeut guère. Plus
tard, alors que l´agence de bus reportait
pour la quatrième journée consécutive le
départ du bus pour l´Argentine, une
autrichienne s´emportait : mais qu´il parte
ce bus, je n´ai que 3 semaines de vacances,
pas 6 mois comme tout le monde ici ! Enfin,
tout à l´heure, nous avons rencontré un
jeune bordelais en route pour un tour du
monde oenologique. Tout cela pour dire que
tous les grands projets passent par San
Pedro...
La journée s´est terminée par une grande
émotion : le coucher de soleil sur la
vallée de la lune, une bizarrerie
géologique qui fait qu´une partie du socle
du salar s´est retrouvée compressée et
projetée verticalement sous la poussée de
deux cordillères parallèles. Cela donne un
décor "lunaire", d´autant plus
impressionnant que vers 6 heures du soir
s´embrase l´immense horizon des volcans.
Nous distinguons entre les cônes parfaits
une trace sinueuse et légère : la route de
l´Argentine. C´est là que, peut-être,
demain, les géants de lave nous laisseront
le passage. Et si ce n´est pas demain, ce
sera plus tard. Qu´importe !
Repères
Pourquoi un désert ici ?
C´est une conjonction de plusieurs facteurs
géo-climatiques somme toute classiques. De
part et d´autre de l´Equateur, qui est une
zone de basse pression et de précipitations
importantes, sont situées des zones de haute
pression aux alentours des tropiques (celui
du Capricorne dans notre cas). En Amérique,
il s´agit des déserts californiens et du
Sud des Etats Unis et de notre Atacama. Mais
ce dernier possède en plus l´influence du
courant froid de Humboldt qui, depuis les
régions polaires, remonte la côte
chilienne, puis péruvienne. Cette fraîcheur
maritime est aggravée par les alizés qui
chassent vers le large les eaux de surface
provoquant la remontée d´eaux profondes,
encore plus froides. Le contact des eaux
froides et de l´air torride crée cette
brume côtière, appelée ici camanchaca et
garoa plus au Nord, qui ne dépasse jamais
les contreforts montagneux et se dissipe
avant d´avoir pu se transformer en pluie,
sous l´effet des hautes pressions. Dans le
cas de l´Atacama, le phenomène est aggravé
par une triple rangée de cordillères qui
bloquent totalement les rivières venant des
cimes. En revanche, ces cuvettes se
transforment parfois en lagunes ou en salars.
Qu´est-ce qu´un salar ?
C´est une ancienne mer intérieure qui, en
l´absence de contributeurs et de
précipitations, s´est progressivement
asséchée, formant une couche de sel
parfaitement plane. Les salars d´Uyuni
(Bolivie) et d´Atacama renferment, sous la
couche de sel, la quasi totalité des
réserves de lythium du monde. Seules
quelques rares espèces peuvent survivre dans
cet environnement sulfureux, et notamment
quelques algues à forte teneur en carotène.
Les flamants, gris pendant les premières
années de leur vie, virent au rose orangé
à force de les consommer.
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