IMPRESSIONS
Première semaine:
Santiago et le Norte Chico
18 mai
Ce journal commence
donc trois jours après notre
départ. Difficile d'admettre que
nous n'avons pas eu de temps pour
cela. La vérité, c'est que nous
avons commencé notre fabuleux voyage
par une cure de sommeil. Seul le
passage au- dessus de la cordillère
et le plongeon vers Santiago parviennent
à m'extraire de ma torpeur.Dommage
que le temps ne se soit pas montré
plus complice; nous n'aurons pas pu
apprécier le merveilleux site,
prisonnier qu'il était d'une brume
tenace. Nous avons donc imaginé la
puissante barrière de l'Aconcagua
et le scintillement des neiges
éternelles au- dessus des buildings
high tech. Santiago pourrait être vu
comme une exagération de Grenoble.
C'est d'ailleurs dans le local à
skis de Julio Gama que nous passons
notre première nuit. Julio est un
journaliste pauliste qui a décidé
qu'on pouvait être brésilien et
posséder ses propres skis. Il est
donc venu s'installer dans la
capitale chilienne comme nous
pourrons le faire après notre voyage
dans celle du Dauphiné.
Nous évoquons la
crise argentine, il prend un air
philosophe: Brésil et Argentine sont
alternativement en crise, et il pose
le théorème suivant: lorsque tu
vois débarquer au Brésil les cars
de touristes argentins, c'est que
quelque chose de grave a dû se
passer à la bourse de Sao Paulo.
Aujourd'hui, je m'apprête à
effectuer un voyage de pacha en
Argentine et honnêtement, je n'ai
aucun scrupule. Il se rappelle les
années 1997-98, alors que le Real
(la monnaie du Brésil, pas le club
de Zizou) était au plus haut: je
trouvais la côte d'Azur très bon
marché. Quelques mois plus tard la
situation était totalement
inversée. Merveilles de l'économie
de marché.
Une aspect de Santiago
nous a surpris; dans ce pays
très catholique et globalement
conservateur, se sont ouvertes
plusieurs chaînes de cafés piernas
(jambes). Derrière un comptoir
transparent, des jeunes filles en
mini jupe très ajustée et la
poitrine déployée, vont et viennent
sous le regard mal assumé d'une
population masculine complètement
frustrée. Rien à voir avec de
quelconques repères chauds, nous
sommes en plein quartier des
affaires!
Nous nous sentions
bien à Santiago, forts de
l'hospitalité sincère de Julio,
mais il est une chose dont nous
manquions par-dessus tout, c'est
d'air. J'avoue aussi qu'après une
vingtaine de jours de grisaille
parisienne , les trois jours de brume
andine nous ont poussés à
précipiter notre ascension vers le
Nord: le pays où il ne pleut jamais!
19 mai
C'est donc sous une
pluie fine que nous découvrons Pisco
Elqui. Cette région abrite
quelques uns des plus puissants
observatoires astronomiques du monde.
Il y en a même un financé par
l'Agence Spatiale Européenne. Pour
en bénéficier, les scientifiques et
chercheurs de tout poil doivent
s'inscrire fort longtemps à l'avance
et ne disposent chacun que d'un laps
de temps très court pour leurs
observations. C'est à eux que je
pense en voyant ruisseler l'eau sur
la paille de notre cabane. Une cabane
tout confort, dois-je préciser,
comme la majorité des maisons de ce
petit village.
Cette vallée est
entièrement dédiée à la culture
de la vigne. De là vient le
Pisco, poison national
que nous dégustons en écrivant ces
lignes.
20 mai
Comme pour nous
dédommager de notre petite frayeur
de la veille, le ciel nous gratifie
aujourd'hui d'un bleu extrêmement
pur. C'est avec une certaine
allégresse que nous remontons la vallée
de l'Elqui au milieu de ses
vignes automnales. Enfin la couleur,
l'air, le silence, et la saine
transpiration! Nous trouverons des
vignes jusqu'à une altitude de 1750
m, ce qui nous étonne. Une culture
qui respire la prospérité, car les
montagnards du coin roulent dans de
somptueux pick-up dernier cri.
Pourquoi être surpris? Il se trouve
qu'un cultivateur des Andes peut
vivre confortablement. C'est même la
bonne nouvelle du jour.
Le problème de la
culture locale, c'est qu'elle est
exclusivement tournée vers le
Pisco, qui titre
allègrement ses 40 degrés.
Difficile dans ces conditions de
céder aux sirènes des dégustations
gratuites, surtout par un tel
cagnard!
21 mai
C'est aujourd'hui
fête nationale. Dans les villages
que nous traversons les enfants
défilent ou exécutent des ballets,
les adolescents battent la fanfare
tandis que les hommes chevauchent
fièrement de superbes chevaux. Là
comme ailleurs, éducation et
tradition militaire se fréquentent
assidûment. Et comme souvent, c'est
la défaite militaire assortie du
sacrifice d'un héros qui est mise en
exergue. Ici, c'est l'abordage fatal
du capitaine Prat
lors de la bataille navale d'Iquique.
REPERES
Nos premiers jours
au Chili : de Santiago à La
Serena , ville coloniale au bord
du Pacifique, à environ 500 km au
nord de la capitale.
Santiago * , ville très
étendue comptant plus de 4 millions
d'habitants, un quart de la
population du pays. Adossée à la Cordillère
des Andes aux neiges éternelles
que malheureusement le temps couvert
ne nous laissera pas admirer, elle
est dominée par deux collines
(cerros), que nous ne gravirons pas !
Nous ne resterons
que deux petites journées à Santiago.
Mais nous aurons tout de même pris
le temps de visiter deux des
principaux musées de la ville,
nécessaire pour connaître les
rudiments de l'histoire du Chili et
apprendre quelques noms, qui rendront
les rues de toutes villes et
bourgades bien familières:
- Pedro de
Valvidia, personnage avec
lequel commença la
"conquête" espagnole en
1540 par une expédition lancée
depuis Cuzco par Pizarro et qui se
termina par une défaite en 1553,
marquant le début de la résistance
des Mapuches, indiens du sud du pays
;
- Bernardo
O'Higgins, symbole de
l'indépendance proclamée en 1810,
toute l'Amérique hispanique ayant
été poussée par le Siècle des
Lumières et les idées de la
Révolution française à entrer en
guerre contre les colons espagnols. -
- Arturo
Prat, célèbre par la
bataille d'Iquique du 21 mai 1881
(aujourd'hui, 21 mai, est jour
ferié) qui commémore la guerre
du Pacifique dont l'enjeu était
le désert de l'Atacama
et sa réserve de salpêtre
(nitrate). La Bolivie perd
alors tout accès à la mer.
- Salvador
Allende, page d'histoire
plus récente que je n'ai pas besoin
de développer. Statue très digne
sur la place de la Constitución
à Santiago. Page noircie
par une date autrement sinistre : le
11 septembre, jour de 1973 où est
survenu le coup d'Etat qui installera
la dictature et verra Salvador
Allende se suicider. - Et puis bien
sûr Pinochet, absent des musées,
absent de cette chronique.
Après avoir longé
la Panaméricaine, nous
atteignons La Serena qui
sera notre base de départ pour la
spendide vallée de l'Elqui,
patrie de Gabriella Mistral,
petite paysanne rurale ayant obtenu
le prix Nobel de littérature en
1945. La Serena est une
ville commerçante prospère, qui
exporte ses fruits et produits
miniers (cuivre) et profite d'une
importante infrastructure touristique
et balnéaire: ça, c'est le Routard
qui le dit, car hors saison c'est une
cité très calme.
Coup de coeur pour Pisco
Elqui, petit village de 500
âmes, lové au creux des Andes
et encerclé de vignes magnifiquement
embellies par les couleurs de
l'automne. Le vin chilien est
exporté dans plus de 60 pays, 56000
ha lui sont consacrés et 9000 ha
sont dévolus à l'élaboration du Pisco,
qui bénéficie d'une
appellation contrôlée.
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