Impressions
4 juin
Voilà donc les rues chaotiques
de la Paz, ville absurde, construite dans
une faille de l´Altiplano, entre 3300 et
4100 m d´altitude.
C´est certainement la seule capitale du monde où
les riches sont en bas
et les pauvres en haut (la différence de
température est notable). Le quartier
d´El Alto, situé à plus de 4000m, accueille
l´aéroport et les bidonvilles. Un
vent glacé le balaye et seul le panorama est
grandiose. En bas, on retrouve
des quartiers aux allures bavaroises que les aléas
de l´histoire allemande ont
peuplés.
C'est notre troisième visite et nous notons que la
politique ultra-libérale appli-
quée depuis 10 ans et qui a entraîné la
privatisation des principales entreprises
du pays a laissé de nombreux boliviens sur le
carreau ; aujourd'hui règnent
les petits boulots et le système D. Par exemple,
nous avons découvert une
nouvelle profession en vogue : Cabine
Teléphonique Humaine (CTH).
De jeunes gens se baladent en ville avec un
chronomètre et un teléphone
mobile accroché au poignet par une chaîne
métallique.
Vous dites le numéro, ils le composent, vous passent
le combiné en activant
le chrono et s´éloignent d´autant que la chaîne
le permet. A un moment, une
voiture s´arrête. La CTH s´approche et le passager
commence à causer
dans le combiné, mais le conducteur veut intervenir
lui aussi. La CTH, le bras
tendu à l´extrême, s´engouffre par la fenêtre
autant qu íl le peut. Ne dépassent
de la portière que ses jambes qui battent de façon
grotesque pendant de longues
minutes. Même les petits génies du marketing
d'Orange n'y avaient pas pensé...
Pouvoir changer d´avis est un luxe. C´est un des
plus rares. La Paz devait être
une simple étape, un vulgaire crochet sur le chemin
de l´Argentine. Hier soir,
nous nous étions couchés avec la ferme intention
d´affronter le lendemain
même les 24 h de bus et de route délicate que même
les boliviens déconseillent.
Mais en nous réveillant ce matin, nous décidons de
changer d´ avis.Un petit trek
nous fera le plus grand bien. Et voilà comment nous
reportonsd´une semaine
supplémentaire l´arrivée en Argentine.
A moins d´un nouveau changement, bien sûr!
5 juin
La Bolivie est en campagne électorale,
présidentielle et législative. Chaque
candidat se distingue par une couleur. Pour Goni
(Gonzalo de Lozada,
ancien président), c´est le rose, pour
Manfred(incarnant pour beaucoup
le renouveau), c´est le bleu et rouge, pour Johnny
(voir plus loin), c´est
le bleu clair, etc...Les militants peignent les
maisons de la couleur de
leur favori, officiellement avec l´accord de leur
propriétaire, mais ce n´est,
paraît-il, pas toujours le cas. Toute la ville est
pavoisée et les véhicules
arborent eux aussi slogans et couleurs.
En passant devant un grand hôtel, nous voyons
d´importants rassemblements
de militants de toutes les couleurs politiques. La
police anti- émeute forme
entre eux un cordon étanche. Ils se lancent des
slogans virulents et trépignent
sur place en hurlant de plus belle. Est-ce une
séance de défoulement qui leur
permettrait de décompresser à quelques jours du
scrutin? Tout a pourtant
l ´air de se dérouler dans une bonne ambiance.
Nous apprendrons plus tard que ces militants étaient
en fait en train d´encou-
rager leur favori. Les principaux candidats étaient
en effet en train de débattre
dans le grand hôtel en question. Drôle de système,
en tout cas, que l´élection
présidentielle bolivienne: on vote une seule fois
pour le candidat de son choix.
Si aucune majorité absolue ne se dégage, les
députés se débrouillent entre eux
pour élire le président...
En tout cas, nous avons, nous aussi, nos préférés:
Johnny et Marlène
(cette dernière pour la vice-présidence),
véritables personnages de novelas
dont on peut admirer le sourire éclatant à chaque
coin de rue.
7 juin
Nous voilà à nouveau sur les chemins de l´Inca
à la recherche du présent
et du passé. El camiño Takesi est un
trekking de 3 jours qui part à 4200m,
passe par un col à 4800m pour plonger ensuite dans les
Yungas (zone de
forêts d´altitude) puis vers l´ Amazonie. Rien de
très difficile, mais une belle
promenade sur un de ces fameux chemins
pré-hispaniques accrochés aux
précipices les plus vertigineux.
Ce matin, au départ de la jeep - 7h30 - le score est
de 0 a 0 entre la France
et l´Uruguay après quelques instants de jeu. Je
constate avec effroi que le pick-
up n´est pas équipé d´auto radio. Nous voilà
partis pour 2 h de route infâme.
Vers les 10 heures, nous commençons enfin notre
marche. Un des accompa-
gnateurs sort de son sac une radio qui,bien sûr, ne
capte plus rien (nous sommes
à 4300m, perdus dans la montagne). Crétin des
Andes!
Deux autres heures plus tard, nous passons le col à
4800m et nous nous réfugions
au creux d´une lagune en contrebas pour déjeuner.
Un jeune homme dégringole alors du col : c´est
notre guide qui avait apparemment
oublié de se réveiller et que les autres n'avaient
pas jugé bon d'attendre !
- Bonjour, je m´appelle...
- Le résultat de la France, hurlé-je!?
- Il y avait 0 a 0.
- C´est fini?
- Je suppose. Ah oui, il y a un expulsado... Petit,
je
crois.
La radio de l´autre, qui est en fait notre
cuisinier, mais qui sentait comme un muletier
négligé ne reçoit toujours rien. Il enclenche une
cassette ringarde. Comme par hasard,
la chanson s´appelle " you take my self, you
take my self control...".
Le lendemain matin, alors que nous chargeons les
ânes, le guide m´annonce que
l´Angleterre mène 1 à 0 contre l´Argentine.
- Et la France?
- No sé Señor, mais c´est Henry l´expulsado.
Plus tard dans l´après-midi, alors que nous
parvenons dans la jungle, un fermier nous
révèle le match nul entre le Sénegal et le
Danemark. Un mineur nous confirme que
l´Angleterre mène toujours 1 à 0, et ce, depuis la
veille. J´espère que le match de la
France n´a pas évolué depuis ces dernières 48h.
Oui, la nature est majestueuse et les chemins incas
sont fascinants, mais peut-on
sérieusement continuer une coupe du monde dans ces
conditions?
8 juin
Jusqu'au bout du monde, je devrai subir sa passion de
beauf !
Ce matin, j'ai eu la vision de mes collègues de
travail : une équipée de bonshommes
de Folon, armés de marteaux bricolant les comptes.
Silhouettes frêles et fluides
accomplissant des tâches irréelles et inutiles.
Cette allégorie de mon travail m'est
apparue alors que je petit-déjeunais dans les
Yungas, à des milliers de kms de la Défense...
Hier soir ce n'était pas la lumière des tours
infernales qui marquait la fin du jour, mais
l'immense concert des étoiles sur le tempo d'essaims
de lucioles...
Repères
Pendant que Christophe interroge la feuille de coca
pour connaître le destin de l'équipe
de France, je tombe sur ce très beau passage de
Pablo Neruda, qui offre de la conquête
espagnole de ce continent une vision paradoxale :
"Oh ! qu'elle est belle ma langue, oh !
qu'il est beau, ce langage que nous avons hérité
des conquistadores à l'oeil torve... Ils
s'avançaient à grandes enjambées dans les
terribles cordillères, dans les Amériques mal
léchées, cherchant des pommes de terre, des
saucisses, des haricots, du tabac noir, de l'or, du
maïs, des oeufs sur le plat, avec cet appétit
vorace qu'on n'a plus revu sur cette terre... Ils
avalaient tout, ces religions, ces pyramides, ces
tribus, ces idolâtries pareilles à celles qu'ils
apportaient dans leurs fontes immenses... Là où ils
passaient. ..ils laissaient la terre dévastée...
Mais il tombait des bottes de ces barbares, de leur
barbe,de leurs heaumes, de leurs fers, comme des
cailloux, les mots lumineux qui n'ont jamais cessé
ici de scintiller... la langue. Nous avons perdu...
Nous avons gagné...Ils emportèrent l'or et nous
laissèrent l'or... Ils emportèrent tout et nous
laissèrent tout... Ils nous laissèrent les mots"