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Pérou *

Trekking dans la Cordillère de Huayhuash (15-27 juillet 02)

 

 

"Plus on avance, plus on a de recul"

(Delphine)

 

 

> Impossible de raconter un trekking (du hollandais trek, qui signifie trekking). Ou plutôt, rien de plus simple. On se lève tôt, on marche, on mange, et on se couche tôt. Ici, on ne déroge pas à cette règle de base, mais la difficulte réside dans l'altitude constamment supérieure à 4000 m, où le froid est particulièrement mordant. La nuit, il gèle dans la tente et le jour, on a mal au crâne. On s'amuse donc énormement. Si l'on n'y risque pas les embouteillages, on y fait des rencontres surprenantes, comme ce couple d'australiens qui effectuait la boucle en autonomie complète, c'est-à-dire avec plus de 30 kg sur le dos, et qui trouvait le moyen de nous gratter dans chaque montée. Ou bien ce groupe de jeunes gens qui n'avaient pas voulu payer de guide, et tentaient de nous suivre à distance respectable, alors que nous accélérions comme des dératés afin de les semer. Un soir, ils collèrent leur tente à 30 cm de la nôtre alors que nous campions totalement isolés au bord d'une gigantesque lagune: l'habitude d'occuper des territoires, sans doute...Ou encore, ce groupe d'une vingtaine de lycéennes anglaises que des éducateurs peu inspirés avaient trainées dans ces solitudes désolées et qui se demandaient ce qu'elles pouvaient bien faire dans cette galère.
> Un trek, c'est aussi l'occasion de mettre à l'épeuve les grandes résolutions. Voilà 2 ans, en Bolivie, j'avais arrêté de fumer. Cette fois-ci, j'ai décidé de ne plus jamais prononcer le mot Marketing. Pour l'instant, je tiens le coup, mais en soirée, l'alcool aidant, il est parfois difficile de résister.

> Un trekking, comment ça marche?
Nous sommes accompagnés d'un ariero (muletier polyvalent), qui assure le management de 4 ânes et d'un cheval, et d'un guide-cuisinier, qui définit les grands axes de la stratégie culinaire et sportive. En contrepartie, nous nous devons de répondre le plus rapidement possible à leurs multiples questions,
comme par exemple: on se repose? Davantage de soupe? Un mate de coca? Ou encore des questions plus globales comme: avez-vous bien dormi? Au fur et à mesure que nous remplissons notre devoir, notre niveau d'espagnol s'améliore. Nous maîtrisons totalement la conjugaison des verbes vouloir, désirer, avoir envie, froid, faim, sommeil, et assez. On est loin du “dos cafes y la cuenta” des débuts!
Blague à part, l'organisation d'un trek obéit à des codes hiérarchiques précis. Je parlerai ici du cadre général et non pas de notre expérience actuelle. Il y a deux castes d'accompagnateurs: ceux qui s'occupent des bêtes, et ceux qui s'occupent des clients. Même quand les clients sont très bêtes, les deux mondes s'interpénètrent peu. Tout en haut de la pyramide règne le guide, qui détient le pouvoir absolu sur la troupe et manie les langues étrangères, donc les clients. Le cuisinier peut également partager un peu de prestige s'il est véritablement cuisinier, ce qui n'est pas toujours le cas. Le chef des arieros dirige le bétail, c'est-à-dire les bêtes et les hommes qui marchent à côté. Du côté des animaux, le cheval précède la mule, qui devance l'âne. Le lama - trop faible - n'est guère utilisé que pour les photos. Plus bas que terre gît l'ariero non propriétaire de ses bêtes, et qui doit prélever leur loyer sur sa maigre paye. Enfin, il faut savoir que mener des bêtes de somme est un véritable métier aux multiples subtilités, et qu'il n'est pas rare d'assister à de la casse. Il y a les sorties de route, où l'âne se plante dans un ravin - avec le matériel - et se blesse (on l'achève sur place), et les disparitions nocturnes qui obligent l'ariero à parcourir la montagne dans le noir à la recherche des bêtes éprises de liberté. Une nuit, notre ariero a dû refaire l'étape en sens inverse afin de rattraper le cheval, qui était revenu à son point de départ du matin. Comptez, il a fait trois fois l'étape, dont deux de nuit et en courant, avant de revenir desservir la table.Ces hommes sont faits d'un métal que nous ne connaissons plus, et notre intrusion dans ce rude monde andin nous laisse en proie à des sentiments contradictoires.

> Le trekking, pensées intimes

> Beaucoup ont écrit - de mille manières et avec quel talent - sur le voyage. Mais cela ne saurait m’empêcher de coucher sur le papier les sentiments qui m’ont animée pendant ce trek...

> De longues heures de solitude. Face à soi-même, le groupe, ou simplement l’autre, s’estompe très vite pendant la marche. Je crois que c’est ce tour de passe-passe qui attire, voire drogue le trekkeur. Alors s’offrent deux activités infinies et ennemies : la Réflexion et le Vide.

> La Réflexion. La plus noble consiste en une longue recherche sur soi. Combien de fois n’ai-je pas rêvé d’atteindre - lors de mon retour à la civilisation - ce moi qui m’accompagne et que j’idéalise : altruiste, ayant brisé les chaînes que sont le stress, l’ambition et surtout l’habitude ? Et autant de fois ai-je échoué! Combien de fois, au contact des merveilles de ce monde et éblouie par la force qui semble régir l’univers, n’ai-je pas cru que je saurais changer de vie ? Et autant de fois ai-je regagné Paris !
> Je ressasse également le passé, m’attachant aux seuls événements que je regrette ; je les dissèque pour ne pas les oublier, pour me punir aussi, et tente ensuite de me convaincre qu’une vie sans faux pas serait bien ennuyeuse...
> De façon assez curieuse, je pense rarement à des faits réels, je divague plutôt ! Ainsi j’imagine pour les autres des événements improbables, et très souvent j’en viens à me persuader qu’un malheur est arrivé à l’un de mes proches...

> Le Vide. Ce sont en fait les moments d’extase qu’arrache la montagne. Il est alors inutile de penser, la majesté des lieux s’impose à tout mon être et balaie tout autre sentiment.
> Le soleil, joaillier alchimiste, transforme d’un rayon magique cette pâle lagune en précieux saphir, topaze ou émeraude... Un nuage, joyeux trublion, vient se poser doucement sur un cône de glace avant de dévaler gracieusement la pente... Un 6000 tranchant laisse crânement croire que son flanc est accessible alors que sournoisement la neige, immaculée et complice, a enseveli un andiniste imprudent ou maudit... La douceur du jour déclenche de spectaculaires avalanches sur un glacier bleuté, grelots rugissants et scintillants...
L’âme du trekkeur est lavée devant de tels chefs-d’oeuvre bien pauvrement décrits ici.

> Ces deux activités se pratiquent dans un état d’esprit influencé par ma condition physique, qui alterne entre souffrance et bien-être. Souffrance lorsque le souffle est court - le coeur affolé par l’altitude - , lorsque les jambes sont raides ou les pieds brûlants, lorsque le froid, le vent ou la pluie choisissent d’emprunter avec moi le chemin des cimes. Combien de fois me suis-je demandé pourquoi avoir choisi un plaisir aussi douloureux ? Mais bien-être aussi lorsque le corps endure l’effort en silence, heureux de travailler et d’être écouté. Alors se mesure la chance d’être en bonne santé, simplement. Et tant pis s’il faut dormir par -10 degrés puisque le lendemain je peux, sans trop grimacer, me remettre en route.
> Seule ai-je dit ? Oui, mais de temps en temps me tient compagnie le fantôme d’un être cher dont l’éternel sourire s’accroche désormais - poussière - au sommet d’un certain pic, à des milliers de kilomètres d’ici...
> Oh Dieu, que la montagne est belle !

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