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Terre de Feu *

 

 

 

30 juin

Nous vivons la finale dans un aéroport sans télévision. Les argentins verront dans le succès de la seleçao un avatar de plus de l'incroyable malédiction qui pèse sur eux.

Une heure plus tard, l'avion se faufile dans un réseau de mamelons blanchis et vire plusieurs fois pour se présenter parallèlement au Canal de Beagle, où nous attend une piste d'atterrissage dérisoire. La peur des acrobaties de l'approche n'est rien face à la jouissance que l'on éprouve à se poser à Ushuaia, terminal du monde des hommes. Il est midi. Le soleil est en équilibre sur la queue de la Cordillère. Sous le vent brutal, le canal n'est que gerbes d'écumes et algues à la dérive. Pince-moi mon amour, car je n'ai jamais rien vu de tel.

1er juillet

Difficile de réaliser où nous sommes. Encore une fois, tout va trop vite. Vous pouvez être à la fin, au milieu, ou au début du monde; lorsque vous êtes à une heure d'avion, vous n'êtes jamais bien loin. La distance est relative puisqu'elle est abolie par la technologie. Elle est désormais le sentiment que l'on en a, comme le plaisir et le mérite, autres valeurs tant malmenées par notre époque. Finalement, je me demande si la dévaluation du peso est une aussi bonne chose pour nous. Avant, nous progressions pas à pas, au rythme cahotique des bus et dans la poussière des 4x4. Depuis Salta, nous vivons dans un luxe en dissonance avec nos projets et avec ce que nous sommes. Bien sûr, j'exagère. Sans dévaluation, il n'y aurait rien eu du tout.

En parlant de distance, nous nous trouvons à environ 900 km de l'Antarctique. En été, il est possible de s'y rendre en bateau. Ce sera pour la prochaine fois, avec un équipement plus adapté que nos chaussettes de coton et nos bonnets boliviens. Mais si Cousteau peut reposer en paix, nous aurons quand même droit à nos pingouins et otaries, en attendant les baleines.

Les eaux de Terre de Feu sont probablement les plus dangereuses du monde. A cela plusieurs explications: les vents violents et hurlants, le choc des océans Pacifique et Atlantique, et un dédale de canaux jonchés d'îlots et hauts fonds qui constituent de véritables cimetières de bateaux. Il existe même des cartes des principales épaves de la région!

Avant d'être une émission de télé et une destination branchée, Ushuaia (prononcer Oussouaya ) était une colonie pénitentiaire particulièrement insalubre. Si le bagne est aujourd'hui un musée, il y règne aujourd'hui à peu près la même ambiance, et certainement la même température. Si certains ont survécu à cet enfer, nous n'avons pas tenu plus d'une heure.

2 juillet

Après le temps du spectacle, voici venu celui de l'action. Au programme, scooter des neiges, raquettes et ski de fond, enchaînés au sein d'une excursion non stop dans les montagnes qui entourent Ushuaia. La cerise sur le gâteau, si l'on peut dire, c'est la fondue fueguina (savoyarde locale) qui nous attendait au retour avec son inévitable corollaire Tinto dans un adorable chalet de bois. La Terre de feu n'est toujours pas l'enfer que nous avions imaginé... Les propriétaires sont des gens qui nous ressemblent, enfin je crois. Fatigués de Buenos Aires, ils ont plaqué leur vie de cadre citadin pour s'installer dans les parages et se lancer dans le tourisme alternatif. Après nous avoir fait engloutir fondue et pinard, ils nous soumettent à des tests d'intelligence : jeux de déconstructions, énigmes. Nous échouons, bien entendu, mais ils se veulent rassurants en nous racontant l'histoire de ce groupe de scientifiques en partance pour l'Antarctique qui s'y étaient mis à plusieurs pour le même résultat. Nous incriminerons bien entendu l'effet dévastateur de la fondue sur le système nerveux ! Il reste quelques terrains à vendre dans les environs. Sont-ils pour nous ? Pour éléments de réponse, ajoutons que dans le Valle Hermoso, où nous nous trouvons, le soleil ne pénètre absolument jamais pendant les mois d'hiver. En été, par contre, les nuits blanches rallongent exagérément les ... journées de travail ! Et puis il y a les clients...

3 juillet

Pour ceux qui s'inquiètent de nous voir toujours en photo avec les mêmes vêtements, nous tenons à diffuser le communiqué suivant : OUI, CE SONT BIEN LES MEMES VETEMENTS ET OUI, ILS SONT REGULIEREMENT NETTOYES. Ceux qui auront reconnu le pantalon que Delphine portait en Bolivie en 2000, au bureau certains week ends de clôture, à la maison, au restaurant, aux manifestations, au parc de Belleville, à Nice, Pau, ou chez vous quand vous nous invitez, ceux-là ont vu juste. D'une fabrication secrète et grâce au concours réparateur des mains magiques de Mado, ce vêtement désormais mythique poursuit sa route interminable autour du Monde et ce, malgré les innombrables chutes de cette nouvelle journée de ski « nordique ».

4 juillet

En attendant notre vol pour Puerto Madryn, nous profitons du temps fort agréable pour déambuler dans la ville. En passant devant les locaux de l'Aéro-club, Delphine se souvient qu'il est théoriquement possible de survoler la région en petit avion. Elle s'anime, moi beaucoup moins. Nous voila bientôt sanglés dans une espèce de maquette d'avion de 4 places face à la piste d'envol. Delphine a pris place à côté du pilote alors que je me tasse sur le siège arrière. Quelques minutes plus tard, le canal de Beagle plus moutonnant que jamais déroule son grand tapis bleu. Au fond du détroit, une énorme boule grisâtre annonce un changement de configuration de la journée. Les turbulences deviennent impressionnantes. Pour apprécier ce vol, il aurait fallu 1/ ne pas craindre l'avion, 2/ aimer les manèges. C'est beaucoup pour moi qui me cogne constamment la tête au plafond, aux vitres, et qui hurle carrément de terreur lorsque le pilote passe les commandes a Delphine. Mais bizarrement nous en sortirons indemnes, même si les photos risquent de bénéficier d'un certain effet « bougé ». Sitôt après avoir atterri, le mauvais temps, le vrai, déferle sur Ushuaia et le canal se met à rugir. Mais déja l'autre avion, le gros, nous attend à l'autre bout de la piste.

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