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Retour au Pérou * (19 août-30 août 2002)

 

 

"Alors j'ai grimpé à l'échelle de la terre

parmi l'atroce enchevêtrement des forêts perdues

jusqu'à toi, Machu Picchu...

Mère de pierre, écume des condors.

Haut récif de l'aurore humaine..."

Pablo Neruda (Chant général)

 

 

Impressions


Avec la région de Cuzco, nous retrouvons les traces de notre premier voyage sur le continent, en 1996. Depuis, la pression touristique s'est sensiblement accrue et il ne reste plus beaucoup de spontanéité dans un folklore andin qui vous agresse littéralement dès que vous mettez le nez dehors. Pourtant, la magie opère encore. Et s'il faut se frayer à la machette un passage entre des hordes d'italiens, de hollandais et d'israéliens pour accéder aux ruines incas, s'il faut répéter cent fois par heure "no gracias" aux multitudes colportrices, s'il faut jouer des coudes entre des gamins envahissants, s'il faut recourir aux boules Quies, voire aux somnifères pour pouvoir fermer l'oeil dans les cataractes du rire teuton et les éclats de la jeunesse mondialisée, si la fiabilité des guides locaux reste aléatoire, si vous passez la majeure partie de la journée contrarié par tout cela, il faut tout de même monter à la mère de pierre du Machu Picchu, il faut naviguer sur le Titicaca, il faut du haut des ruines de Pisac laisser flotter son regard sur la vallée sacrée couleur de chaume. Car peu de régions au monde peuvent se prévaloir de cette intensité mystique, mariage de la splendeur naturelle et du mystère de l'histoire sans écriture.

Si les îles du lac Titicaca sont devenues des centres touristiques importants, elles demeurent uniques par leurs traditions culturelles. L'île du Soleil, côté bolivien, avait accueilli notre acclimatation lors d'un trek en juillet 2000. C'est à la fois la plus grande et la plus sauvage. Taquile et Amantani, côté péruvien, attirent les touristes en provenance de Cusco. Plus réduites, plus peuplées, elles ont su conserver un mode de vie singulier. La société de Taquile est régie par un communautarisme très strict. L'initiative privée ne prend corps qu'à travers la règle du "aujourd'hui pour moi, demain pour toi". Le lundi, tout le monde laboure le lopin de Ramirez. Le mardi, on répare le toit de Pereira. Le mercredi les hommes tricotent pendant que les femmes réceptionnent les touristes, et ainsi de suite. Les profits des ventes de l' artisanat sont également mis en commun, du moins officiellement. Il n'existe pas de police sur Taquile, car le mode de vie communautaire n'est pas sensé générer de comportement délictueux. Le vol étant impensable, les chiens - qui symbolisent la défense de la propriété privée - sont proscrits sur l'ile. Un endroit sans flics et sans chiens, cela peut effectivement faire rêver...

Les habitants portent le costume traditionnel, à la fois outil de communicaction et signe extérieur de statut social. Bonnet rouge sombre: homme modeste. Bonnet rouge vif: notable; chapeau enfilé sur bonnet rouge vif: haut dirigeant. Les bonnets unis indiquent que l'homme est marié. Si la queue du bonnet est blanche, il est célibataire. Si elle penche à gauche, il est disponible; à droite, il est en "période d'essai": en arrière, il ne souhaite rien. Le concept de période d'essai, très repandu dans les Andes, consiste en un pré-mariage de trois ans pendant lequel les jeunes gens peuvent vérifier le bon fonctionnement de leur union. Chacun des deux peut rompre le pacte, sauf si naît un enfant Alors, le mariage sera prononcé d'office, mais le divorce restera toujours possible.

Les parades amoureuses sont également codifiées. Le seul lieu de loisir et de rencontre est le bal. Pour inviter un fille, le garcon lance à ses pieds un petit caillou. Si elle le ramasse, c'est qu'elle accepte l'invitation. Si elle marche dessus, c'est non, non, et non. Autre variante possible: le garçon agite le pompon de son bonnet (à queue blanche) en direction de l'élue de son coeur. Si celle-ci agite les pans de son châle comme on trait les pis d'une vache, c'est oui. Si elle se couvre le visage, c'est non. Ce qui complique la tâche de l'impétrant, c'est qu'en temps normal seule la femme mariée a le droit de se promener à visage découvert. La célibataire doit garder un voile noir sur la tête, ce qui représente pour le garçon un formidable pari sur l'avenir.

Nous passerons une nuit dans une famille d'Amantani, chez Don Moises. Nous y vérifierons qu'on peut vivre sans électricité, eau courante, ni salle de bain... Je ne sais pas si on y vit heureux, mais les gamins avaient des yeux pleins de malice et notre hôtesse un fort joli sourire.

30 août

Ce matin, le journal local titre sur une série d'accidents d'autocars. Des morts, des blessés graves, des dégâts. Le journal détaille même les blessures de chaque victime. Deivid Lozano Santiago, 52 ans, plusieurs lésions au niveau des viscères, hémorragie interne, fractures multiples. Maria Angulo Freire, 37 ans, polytraumatismes osseux, etc... Les compagnies concernées sont parmi les plus sûres du pays et les pires accidents ont eu lieu sur la panaméricaine, cette fameuse route qui forme la colonne vertébrale du continent. Et alors que l'avion décolle de Lima, nous emportant loin de ce Pérou encore mystérieux, me revient en mémoire le film par nous quotidiennement interprété ces derniers jours... quelque chose comme le salaire de la peur.

Au Pérou, comme dans la plupart des pays du continent, les trains ont été privatisés ; c'est-à-dire qu'il n'y en a plus, ou presque plus. Seules subsistent deux lignes qui ont su exploiter la fibre "train des nuages" à la Tintin auprès des touristes. Mais les péruviens qui veulent aller d'un point A à un point B prennent le bus. Ici, à part sur la côte, pas de classe Cama ni quoi que ce soit de luxueux. Un bus part en retard, s'arrête constamment, fonce entre les arrêts pour tenter de le combler, et arrive malgré tout en retard. Le réseau routier est absolument indigne ; les chauffeurs sont des malades, les compagnies d'autocars sont dépassées et les passagers totalement névrosés.

Le voyage de Chivay à Arequipa sur la compagnie Andalucia nous a laissé un souvenir ému. Tout d'abord, il faut résoudre le problème de l'heure du départ : les employés ne sont pas d'accord entre eux. Lorsque l'autobus apparaît avec sa demi-heure de retard sur l'horaire le plus pessimiste, nous sommes déjà congelés (il est 7du matin a 3.000 m d'altitude, et un vent sadique nous mordille les extrémités). Aussitôt, des quatre coins de la ville accoururent les prétendants au transport alors que nous nous croyions seuls à attendre. D'énormes bonnes femmes charrient des ballots encore plus volumineux qu'elles. D'autres traînent des chapelets de gamins. Un homme pousse de grands cris en essayant d'enfourner quelque chose dans les coffres à bagages. Je m'approche pour voir, c'est un lit, un lit entier avec ses pieds, son matelas et une forêt de ressorts qui s'accrochent partout. Delphine monte pour sécuriser nos places tandis que je reste en faction devant les soutes. L'intérieur du bus est un véritable cloaque : légumes, fruits pourris, papiers, liquides divers décorent un espace uniformément recouvert par plusieurs centimètres de poussière. On ferme les soutes, le lit est hissé sur le toit, je peux rejoindre Delphine. J'entends derrière nous un Monsieur réclamer la place qui correspond à son billet. Une mamita se lève, suivie de un, deux, trois et quatre gamins. Quatre gamins et une bonne femme avaient donc trouvé le moyen de s'empiler sur une seule place !
Toutes sont désormais occupées et les gens continuent à monter. Un homme bien mis émet quelques critiques sur la propreté. Nous lui emboîtons le pas en précisant que c'est une "porqueria". Une dame sur la gauche s'enhardit alors : vous avez entendu ce que disent les touristes ? Une porcherie, voilà ce que c'est !
Mais la majorité se tasse et se tait. Le bus s'ébranle avec sa demi-heure de retard sur l'horaire précédemment cité (ce qui nous amène à plusieurs heures) et je constate qu'il me faudra compter avec la pression exercée par le corps d'un rude paysan andin sur mon épaule pendant un laps de temps que je souhaite court.
Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, le bus s'arrête tous les 100 mètres et des gens continuent à monter. Il y a peut-être quarante personnes non-assises (je n'ose pas dire debout) dans l'allée centrale. A chaque arrêt, des vendeuses de fruits, boissons, sandwiches ou gélatines trouvent le moyen de se frayer un passage dans cette masse humaine pour vendre leurs produits. Parfois, attirées par un client du fond du bus, elles ne parviennent pas à s'extirper à temps de ce fatras et sont emportées corps et gélatines, vers l'étape suivante.
Alors que cet enfer culmine vers 4800 mètres d'altitude et que ma raison commence à vaciller, je ne peux m'empêcher de voir ce bus comme une espèce d'ogre dévorant, digérant et régurgitant dans d'infâmes hoquets cette société misérable et soumise. La femme aux 4 enfants de tout-à-l'heure fait signe qu'elle veut descendre. On voit bientôt leurs 5 silhouettes se détacher de l'horizon désespérément lisse de l'altiplano. Mais que vont-ils faire là-haut ? Une voix de stentor me tire brusquement de cette contemplation. Un jeune homme, masqué par l'humanité concassée de l'allée centrale, entreprend un discours que l'on pressent commercial malgré des intonations pseudo-scientifiques. Nous sommes à 4500 mètres d'altitude et cet importun nous sort un dicours de 30 minutes pour vendre des sachets de poudre de Maca supposée guérir entre autres choses l'arthrite et soulager les règles douloureuses. Un jeune homme devant nous en prend deux sachets, bénéficiant ainsi d'un rabais et nous plongeant dans une attitude de doute à son égard.

Le chauffeur vit dans un monde parallèle. Il a décrété que la voie de gauche était SA voie, et les véhicules venant en sens contraire s'en sont jusque là accomodés. Lors du voyage Puno-Arequipa que nous avons subi deux jours plus tôt, le chauffeur ponctuait de klaxonnades les plus beaux coups portés par Jean-Claude Vandamme à ses adversaires dans "Full contact" qui passait sur les écrans de ce bus plutôt moderne, trahissant ainsi le fait à peine croyable qu'il regardait le film. Nous ne nous faisons plus aucune illusion sur le professionnalisme des chauffeurs, qui ont certainement recours à des produits dopants, voire hallucinogènes pour pouvoir conduire de la sorte. Les passagers sont à ce point résignés que notre indignation nous fait bientôt honte. Et lorsqu'à quelques centaines de mètres de l'arrivée au terminal terrestre d'Arequipa, le chauffeur s'arrête pour faire le plein - avec son bus bondé - alors que cela est rigoureusement interdit comme le stipule le panneau situé au-dessus de la pompe, nous ne trouvons même plus la force de râler.

 


Repères

Quelques mots sur la situation du Pérou et de ses voisins

Le règne de Fujimori, qui a pris fin l'année dernière, a profondément marqué le pays. A son actif, la disparition des deux principales guérillas du pays: Sentier Lumineux (SL) et Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA). A son passif, une politique ultra-libérale qui a conduit à la privatisation de la quasi-totalité des biens de l'État, allègrement passés dans les mains étrangères - européennes, japonaises et américaines. Si la situation économique est moins tendue qu'en Argentine et au Brésil, les marges de manoeuvre se trouvent donc réduites puisque l'Etat ne dispose plus d'aucune ressource, et qu'en cas de problème les gentils investisseurs étrangers ne se feront pas prier pour plier bagage, comme ils le font aujourd'hui en Argentine.
La crise politique est en revanche suraiguë. Pour l'appréhender, il faut remonter plusieurs années, voire décennies en arrière : lorsqu'un pays voit éclore de puissantes guérillas sur son territoire, c'est assurément que quelque chose "cloche". Ce qui cloche dans ce pays, c'est la pauvreté et le manque de reconnaissance des populations de la montagne - les serranos, comme on les appelle à Lima avec mépris. C'est ainsi que SL et MRTA ont pu tenir un tel rôle, en se posant en alternative d'un pouvoir politique dominé par les élites blanches de la côte. Fujimori a - semble-t-il - incarné une certaine espérance avec ce qui apparaissait comme une "méthode" à la japonaise, ou à l'occidentale. Mais au fil des réélections, l'homme s'est révélé sous un jour plus sombre : autoritaire et n'hésitant pas à contourner les lois pour asseoir son pouvoir. Quand, lors de sa troisième élection, il fut trop évident que Fujimori avait truqué les résultats, et qu'éclatèrent une série de scandales dont ceux touchant Montesinos - l'éminence grise du Président chargé des basses besognes et notamment de la corruption des adversaires politiques - Fujimori fut menacé au point de se réfugier au Japon, où il jouit désormais d'une retraite heureuse puisqu'il est inextradable en tant que citoyen japonais. Ce qui revient à considérer que le Président du Pérou était un étranger... Surréaliste !
Alejandro Toledo, son successeur à la tête de l'Etat, accumule d'emblée gaffes et scandales. Ainsi, le bon peuple péruvien apprend que la première mesure de M. Toledo est de s'attribuer de confortables salaires, ainsi qu'à sa très belge épouse et à ses proches. Il justifiera cette mesure par le coût exorbitant de la campagne électorale... Dernièrement, le contribuable de base apprend que la première dame du pays - Eliane Karp - occupait un poste important dans la banque Wiese à la grande époque où celle-ci servait de pompe à fric pour les opérations douteuses de Montesinos. Depuis, cette personnalité multiplie les apparitions auprès des pauvres pour casser cette image déplorable pendant que son mari jure ses grands dieux que tout va changer et qu'on va voir ce qu'on va voir ! Bref le péruvien lambda possède de la classe politique une opinion proche de celle de l'argentin, c'est dire le malaise. Chaque semaine les journaux parient sur la destination ou le départ de Toledo. Un matin, un vendeur de journaux monte dans notre bus et clame "Achetez La Republica et découvrez notre nouveau baromètre : Toledo doit-il rester ou partir ?" Alors tout le bus, auparavant assoupi, se lève comme un seul homme et lance d'un cri du fond du coeur : "Qu'il s'en aille !!!"

Et pendant ce temps là.... "Goni" Sanchez de Losada a été élu à la présidence de la République de Bolivie suite à l'habituelle pantalonnade du second tour indirect. Cette fois, les élites blanches ont vraiment tremblé, car contre toute attente c'est Evo Morales, représentant des cultivateurs de coca, qui est arrivé au second tour avec un programme intransigeant envers les intérêts américains. Ces derniers avaient développé leur habituelle campagne de dénigrement international : "Si Morales passe, nous retirons notre aide (quelle aide ?) à la Bolivie et le pays se retrouvera au ban de la communauté internationale". Mais voilà, les problématiques de la finance internationale atteignent peu les aymaras de l'altiplano. Ils ont voté pour un candidat qui, au moins, parlait leur langue. Si on leur dit que ce faisant ils emmerdent les américains, cela leur procurera sans doute une des rares occasions de rire dans leur rude existence.

Au Brésil, Lula, le candidat du parti populaire était, il y a encore quelques semaines, largement en tête des sondages. Mais depuis, l'artillerie lourde s'est mise en marche. D'abord, les américains ont informé à toutes fins utiles que le FMI prendrait inévitablement des sanctions en cas de choix irresponsable lors des élections présidentielles. Le brésilien moyen s'en moque, mais la campagne est relayée comme il se doit par une presse majoritairement favorable aux intérêts économiques dominants. "L'effet Lula plombe le Brésil" a-t-on pu lire en manchette de l'hebdomadaire Veja. Dans les états féodaux de l'intérieur et du Nord-Est, les potentats locaux répercutent à leur manière la bonne parole : "Si Lula passe, la mine fermera et tu perdras ton emploi". Bref, la machinerie a déjà modifié le cours des sondages et aboutira probablement à l'éviction du seul candidat d'alternative dans ce pays particulièrement sensible. Mais quoi qu'il en soit, les Etats-Unis ont d'ores et déjà obtenu la parole de l'ensemble des candidats de respecter, à l'issu des élections, le programme économique que le FMI a posé comme condition à l'octroi d'un crédit sans précédent de 30 milliards de dollars...

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