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Nicaragua *

D'une rive à l'autre ( 13 janv - 26 janv 03 )

 

 



En pénétrant au Nicaragua, nous empruntons une route peu fréquentée par les touristes, ce qui est à la fois relaxant et douloureux. De San Pedro Sula à León, une incroyable guirlande de bus pourris entraîne le voyageur compacté des versants pluvieux d´influence caraïbe aux montagnes de la cordillère centrale, puis aux vallées agricoles du versant pacifique. Nous redécouvrons la lumière après la nuit hondurienne. Les tassements de vertèbres, hernies et autres escarres sont vite oubliés car le Nicaragua, c´est un –déjà vieux- rêve d´adolescent. La voici enfin, cette terre rebelle et courageuse qui défendait les armes à la main sa liberté naissante.
C´est le plus grand pays d´Amérique Centrale avec ses 130 000 km2 et ses cinq millions d´habitants, ce qui la rapproche de deux régions françaises. Mais une bonne moitié du territoire est quasiment déserte, la population se concentrant dans les plaines occidentales du versant pacifique. Les filles y sont particulièrement ravissantes et les garçons passent leur temps à les regarder, ce qui est fort logique (mais chiant). Nous sommes dans le pays le plus pauvre d’ Amérique Centrale et cela se ressent à la vétusté des infrastructures et une mendicité constante. Ici, pas trop de problèmes culturels ou raciaux : la quasi-totalité de la population est métisse et hispanophone, avec une petite communauté noire et anglophone sur la côte caraïbe.
Le problème de ce pays est plutôt que le sort s’est acharné sur lui. Quand ce n’est pas la nature qui le frappe sous forme de terribles tremblements de terre, c’est la dictature la plus longue et la plus épouvantable d’un continent pourtant expert en la matière, et enfin une guerre pas vraiment civile qui achevèrent de le détruire.
Le pays se remet péniblement de ces catastrophes. L’aide internationale joue un rôle prépondérant dans un processus de reconstruction plombé par la dette extérieure. Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes pays qui aident d’une main et réclament de l’autre. A ce propos, on voit fréquemment dans tout le continent des panneaux témoignant des projets de coopération entre tel pays et l’Union Européenne, Ce petit drapeau bleu dans le coin droit des affiches me paraît beau. Lorsque je vois ses contributions – parfois intelligentes, comme la construction d’écoles et d’hôpitaux –je me sens plutôt fier de faire partie de cette généreuse communauté, et d’exister de cette manière sur la scène internationale. Car, individuellement, nos pays ne comptent pas, face à la puissance de qui-vous-savez, et il faut absolument voyager, ne serait-ce que pour cesser de croire ceux qui racontent le contraire en prenant à leur compte exclusif le patriotisme français.

La monnaie du Nicaragua est le "Cordoba", qui vaut 1/14.5 Euros (encore du bonheur) et la bière nationale se nomme "Victoria". Le drapeau est le même que celui des autres pays de la région, avec au milieu un petit volcan. On y joue davantage au base-ball qu’au football, mais il faut pardonner cette faute de goût. Après tout, les sports pour lesquels nous nous damnons, nous français, sont anglais ( à l’exception notable de la pétanque, que ce soit en doublette ou en triplette, à la lyonnaise ou à la provençale, et dans quelque camping qu’on la joue).

Chaque pays a sa rengaine.

Au Mexique, vous n’échapperez pas à Cielito lindo :

http://www.smickandsmodoo.com/aaa/stardust/ceilito.mid

« Ay, ay, ay, canta y no llores, porque cantando se alegran, cielito lindo los corazones”,



au Pérou, c’est El condor pasa.

(à la flûte de pan)

http://home.enter.vg/kjarkas/condpasa.mid

Tsou tsou tsou tsou tsou tsou tsou tsou tsou tsouuuuuuuuuuuuu
Tsou tsouuu
Tsou tsou tsou
Tsou tsou tsou tsou, tsou tsouuuu

Sinon, il y a une version quechua :

Yau kuntur llaqtay orgopy tiyaq Maymantam gawamuhuakchianqui, kuntur kuntur Apayllahuay llaqtanchikman, wasinchikman chay chiri orgupy, Kutiytam munany kuntur kuntur.

Qui peut être traduite en castillan par :
Oh majestuoso Cóndor de los andes, llevame, a mi hogar, en los Andes, Oh Cóndor. Quiero volver a mi terra querida y vivir con mis hermanos Incas, que es lo que mas añoro oh Cóndor
Je vous épargne les lamentations Simoniennes.

Chez Lula, c’est Aquarela do Brasil.

http://lestudio.chez.tiscali.fr/ameriquelatine.htm (ouvrir puis cliquer sur le titre de la chanson pour la charger )

 

Brasil, meu Brasil brasileiro
Meu mulato inzoneiro
Vou cantar-te nos meus versos
Brasil, samba que dá
Bamboleio que faz gingar
O Brasil do meu amor
Terra de Nosso

 

 

En Argentine et Uruguay, c’est la Cumparsita :

http://www.educa.rcanaria.es/Usr/Apdorta/cristal/Cumparsa.mid

“ La cumparsa de miserias sin fin desfila en torno de aquel ser enfermo que pronto ha de morir de pena. Por eso es que en su lecho solloza acongojado recordando el pasado que lo hace padecer”.

 

Ici, le tube national se nomme Nicaragüita :


http://www.tactikollectif.org/musique/#xtraits (ouvrir puis cliquer sur le n°10 de la liste)

Ay Nicaragua, Nicaragüita
la flor más linda de mi querer
abonada con la bendita
Nicaragüita
sangre de Diriangén

Créée pour célébrer la révolution sandiniste, cette chanson fut mise à la portée des oreilles gauloises par les excellents Motivés dans l’album du même nom.

 


León et Granada sont les deux villes principales coloniales du pays, et s’érigèrent au cours de l’histoire comme les pôles culturels et politiques. Leur rivalité atteignit un tel point de non-retour qu’il fallut créer une capitale à mi-chemin entre les deux : Managua.
Granada possède des faux-airs d’Antigua comme elle devait être il y a vingt ans avant l’invasion touristique. Elle jouit d’un climat chaud, voire torride, qui pousse le citoyen à vivre la porte ouverte. Les maisons, immenses, possèdent d’interminables patios à l’ombre desquels les grenadins se livrent à leur passion: se balancer sur leur fauteuil à bascule en se grattant le ventre. Le ventilateur est l’idole devant laquelle on se prosterne à peu près toutes les deux secondes. Il se dégage de ces rues une beauté tranquille qui ne doit toutefois pas faire oublier que les villes coloniales sont rarement à l’image de leur pays, mais bien plutôt des musées.

Le Pacifique baigne une côte rocheuse aux plages de sable sombre. Cette période de l’année correspond ici à la saison sèche alors que la côte caraïbe est sous des trombes d’eau (voir chapitre précédent) .A cet endroit, la largeur du continent n’est que d’une centaine de kilomètres. A une époque, on avait sérieusement pensé construire le Canal à cet endroit. Mais d’un océan à l’autre, deux mondes s’opposent. Alors que les Caraïbes se distinguent par leur couleur verte, l’éclatante blancheur du sable, une mer fermée, calme, et peu profonde, le Pacifique lance ses immenses vagues grises contre une côte de sable noir ou de terribles courants rendent la baignade dangereuse et la navigation délicate. L’un est le paradis des plongeurs, l’autre des surfeurs.
Après quelques jours paresseux, et une fois les mécanismes gastriques –grippés depuis une bonne semaine- remis dans le sens de la marche, nous retournons aux abords de l´immense lac Nicaragua. Un vent fort et constant pousse d´énormes vagues saumâtres dont les milliers de crêtes scintillent sous la lumière implacable. La traversée se révèle donc un nouveau cauchemar nautique du fait de l´entassement d´une population très nauséeuse dans un rafiot très vétuste. Le théorème scientifique qui révèle qu´un bon bâilleur en fait bâiller dix, trouve ici un autre champ d´application tout en gardant son coefficient multiplicateur


L´île d´Omotepe se targue du titre de plus grande île lacustre du monde. Elle est constituée de deux volcans jumeaux, le Maderas et le Concepción, qui dressent leur cône parfait dans un ciel toujours bleu. Nous louons une voiture pour la première fois en neuf mois, et vérifions aussitôt que nous ne sommes pas faits pour cela, surtout sur des routes dont se plaindrait un âne. Notre marotte, vous le savez désormais, c´est le bus…

Laissant là ce magnifique site, son vent, sa poussière, ses moustiques, et ses hôteliers mélancoliques, nous refranchissons l´Aqualand à deux "cordobas" pour mettre le cap au sud, et refermer ce chapitre nicaraguayen sur une impression agréable et la satisfaction d´avoir pu connaître cette terre attachante dont l´un des attraits touristiques majeurs est justement de ne pas être touristique.



La révolution sandiniste


Cette expérience révolutionnaire socialiste et démocratique, unique par bien des aspects, tire ses racines profondes dans l’histoire des relations d’un petit pays, et d’un autre très grand.
Sitôt après l’indépendance, anglais et américains commencèrent à considérer cette zone comme stratégique du fait de l’étroitesse de l’isthme et de la présence d’immenses lacs qui laissaient envisager la possibilité d’un canal.
Quelques décennies plus tard, un aventurier du nom de William Walker, avec l’appui des Etats-Unis et de factions locales, envahit le pays avec une poignée d’hommes et tenta d’instaurer un régime esclavagiste avec l’anglais -que lui seul parlait- comme langue officielle. Après plusieurs tentatives d’annexion des pays voisins, il fut capturé et exécuté au Honduras. Cette histoire, pour loufoque qu’elle paraisse, montrait déjà la fragilité des institutions politiques de ce pays. Dans les décennies suivantes, la domination américaine devint plus forte, faisant et défaisant les gouvernement avec si nécessaire l’appui de corps expéditionnaires de marines. En se retirant en 1933, les américains laissent en place une puissante milice, la "guardia nacional", équipée et entraînée à veiller aux orientations de la politique des gouvernements vis à vis des Etats-Unis. Elle est dirigée par Anastasio Somoza.
C’est alors qu’émerge la figure politique de Sandino, qui prend la tête d’un mouvement rebelle à la domination américaine. Sandino sera assassiné par la "guardia" mais restera dans l’imaginaire celui qui a osé défier les intérêts américains.
Pendant les 40 années suivantes, la famille Somoza régnera sur le pays, s’en appropriant les ressources et massacrant à tour de bras, mais en prenant soin d´entretenir ses relations avec l’allié numéro un. Roosevelt dira cyniquement de lui : « he may be a son of a bitch, but at least he is our son of a bitch ». Les territoires qu’il s’arrogea en son nom et pour sa famille atteignirent une superficie équivalente à celle du Salvador. Il constituait une sorte d’archétype internationalement reconnu du dictateur latino américain.

Dans les années soixante fut créé le Front Sandiniste de Libération Nationale, mouvement clandestin de guérilla qui amorça une patiente mais inexorable ascension. Lorsqu’en 1972 un terrible tremblement de terre frappa Managua, le Somoza de service (troisième du nom) détourna l’intégralité de l’aide internationale à son seul profit. Les couches les plus modérées commencèrent alors à exprimer un ras-le-bol désormais généralisé ; le FSLN continuait sa progression. En 1979, lâché par des américains qui sentaient le vent tourner, Somoza s’enfuit au Paraguay (où il sera assassiné),
laissant un pays dévasté par une longue guerre civile qui avait fait 50000 victimes. Les sandinistes entrèrent dans Managua le 19 juillet. Un gouvernement unitaire fut alors mis en place en attendant de pouvoir organiser des élections, mais les sandinistes y jouèrent les premiers rôles , jusqu’aux élections de 1984 qu’ils remportèrent aisément. L’administration Carter tenta dans un premier temps de préserver ce qui pouvait l’être de son influence en accordant une aide d’urgence. L’arrivée de Reagan en 1981 changea la donne. Il stoppa net toute aide à la reconstruction pour la transformer en la constitution d’une milice contre-révolutionnaire –la Contra- équipée et entraînée au Honduras et au Costa Rica voisins, avec pour mission de déstabiliser le pouvoir révolutionnaire. Elle recruta principalement ses membres parmi la vieille garde somoziste et ne recula devant aucun crime pour semer la terreur dans le pays. S’en prenant rarement à des objectifs militaires, elle préfèra le massacre de civils et la destruction d’hôpitaux, d’écoles et de tout bâtiment public, afin de générer l’exaspération de la population.
Dans ce contexte, les sandinistes firent appel aux soviétiques et aux cubains, qui leur garantirent une aide militaire et financière importante.
Les jeunes révolutionnaires s’attaquèrent à l’illettrisme, redistribuèrent les terres, instituèrent un système de santé et éradiquèrent le fléau de la polio.
En 1984 fut révélé le plan de la CIA de miner les ports nicaraguayens, premier scandale porté devant la Cour Internationale de Justice. En 1985, les Etats-Unis déclarèrent un embargo total sur le Nicaragua, asphyxiant un peu plus une économie qui absorbait déjà la moitié de son budget à combattre la Contra.
Mais le Congrès américain refusa à Reagan une nouvelle augmentation de l’aide à la Contra. Son administration la financera désormais en vendant des armes à l’Iran, pays pourtant désigné dans « l’axe du mal » de l’époque. Le scandale fut énorme mais rien ne viendra soulager le martyre nicaraguayen qui se poursuivra encore quatre longues années.
Aux élections de 1990, les sandinistes furent battus. Violeta Chamorro, candidate de l’opposition, soutenue par la Maison-Blanche, emporta les suffrages en promettant l’arrêt des hostilités et de l’embargo. Ce qui fut le cas. La Contra rendit les armes quelques semaines plus tard et les Etats-Unis débloquèrent une aide spéciale à … la reconstruction.

Les sandinistes ont largement échoué sur le plan économique en tentant de réactiver quelques vieilles recettes centralisatrices inefficaces, et les nobles sentiments des lendemains qui chantent n´ont pas toujours bien résisté à l´exercice du pouvoir.
Cependant, malgré l'élection démocratique de Violeta Chamorro, les rivalités entre des bandes armées constituées d'anciens sandinistes et d'anciens contras ont contribué à maintenir un climat d'insécurité. De plus, la situation économique est restée très précaire, d'autant que le gouvernement a dû constamment faire face à des mouvements de grève.

La classe politique d´aujourd´hui ressemble à celle de tous les pays de la région; corruption étant le mot le plus fréquemment employé à son sujet. Alemán, le truculent successeur de Violeta Chamorro, est aujourd´hui sous les verrous après plusieurs années de bataille juridique et d´impunité. Mais les sandinistes pâtissent aujourd´hui de l´image écornée de Daniel Ortega, qui est rentré dans le rang des politiciens professionnels et par trop institutionnels, et qui de plus traîne des affaires de moeurs pas très nettes. Le FSLN s´est d´ailleurs scindé en deux mouvements distincts.

Que reste-t-il aujourd´hui de la révolution sandiniste? Des regrets et beaucoup d’amertume Bien peu de chose, semble-t-il, au regard des immenses sacrifices consentis. Le gâchis est immense. Le pays ressemble désormais à tous ceux d´Amérique latine, et c´est sans doute ce que recherchaient les américains, qui peuvent aujourd´hui se tourner l´esprit libre vers d´autres parties du monde et de nouveaux champs de manoeuvre. Les atrocités commises par des nations prétendument démocrates au nom de la lutte contre le communisme étaient-elles justifiées? Plus largement, la fin justifie-t-elle toujours les moyens? En ces mois troublés ou sous nos yeux, les “armées de la liberté” se préparent à la guerre au nom de la lutte contre le terrorisme, la question se pose avec d´autant plus d´acuité.

Le Nicaragua aurait pu se raidir, se contracter sur lui même, et se transformer en un autre Cuba. Mais la défense qu´on peut organiser sur une île est inconcevable dans ce pays de jungles et de montagnes. Pourtant, la terrible pression impérialiste n´a jamais remis en question les principes de la démocratie. C´est même dans les annales de l´histoire un exemple rarissime où un mouvement révolutionnaire armé a rendu le pouvoir pacifiquement après un échec électoral. En cela, il reste de cette révolution une certaine grandeur, comme une victoire de raison face à l´implacable loi du plus fort.

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