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Brésil: du Mato Grosso au Minas Gerais *

( 14 sept-24sept 02)

 

 

 



Mato Grosso


Le passage à Foz de Iguaçu, l´avatar lusophone des chutes, marque notre départ- cette fois-ci définitif- de cette Argentine que nous avons tant appréciée et notre entrée dans l´immense Brésil où nous projetons un parcours alléchant mais certainement pas de tout repos.
Un coup d´oeil sur le compteur nous apprend que nous sommes maintenant à la moitié du voyage. Le moral est bon. Après un certain coup de pompe à la fin du marathon Pérou-Equateur du mois d´août, nous avons pu reprendre des forces à Buenos Aires, puis en Uruguay (où nous n´avons strictement rien fait de notable). Et des forces, il nous en a fallu depuis notre départ d´Uruguay, car nous venons sans doute de battre notre record de temps passé dans des bus. Et le dernier tronçon de Foz de Iguaçu à Cuiabá est particulièrement savoureux, avec ses 29 heures de trajet non-stop.
Mais le Mato Grosso se mérite. Cette région est longtemps restée la dernière zone inexploitée du continent. Ici, on est loin de tout. A 28 heures de bus de Porto Velho (à qui on peut décerner la palme de l´enclavement), 29 heures de Foz et 20 heures de Brasilia. Cuiabá est pourtant une ville qui connaît un développement exponentiel, grâce notamment aux mesures incitatives du gouvernement. A part cela, c´est une ville où le touriste doit arriver avec un bon livre : Tolstoi, Balzac ou Dostoievski de préférence. Cette terre, depuis la lecture de “Un aventurier au Brésil” de Peter Fleming, nous apparaissait comme un inextricable barbelé de végétation infesté de bêtes dangereuses et d´indiens peu fiables. Mais en réalité, ce sont les agences de voyage qui sont peu fiables, en particulier quand les touristes arrivent comme des fleurs en plein week-end sans trop savoir ce qu´ils veulent faire.
A 100 km de Cuiabá, commence le Pantanal. Ce mot signifie “marécage” mais il s´agit d´une immense plaine alluviale complètement inondée pendant la saison des pluies et difficile d´accès pendant la sèche, ce qui rend toute agriculture impossible. Du coup, cette région grande comme la moitié de la France est devenue le refuge d´une biodiversité sans équivalent sur le continent. Dans une chaleur étouffante, nous pourrons admirer le fameux Tuiuiu , oiseau symbole du Pantanal, une espèce de cigogne géante (1m50 sur pattes) qui produit en s´envolant un bruit d´hélicoptère. Les jacarés, variété locale du caïmans et grands amateurs de piranhas, paressent par milliers dans les flaques, lagunes et rivières saumâtres. Par moments, un brusque mouvement aquatique suivi d´un claquement de mâchoire signale que le déjeuner est servi. Les ariranhas, sortes de loutres - également géantes - aux allures de phoques apprécient également ces poissons que nous venons juste de pêcher sans trop d´effort, et que nous leur laissons bien volontiers. A ce propos, les locaux dégustent une liqueur à base d´organes de piranhas, mais nous n´avons pas eu le courage de goûter. Biches et capivaras complètent la famille des gros-gentils. Les gros-méchants, jaguars et anacondas, sont plus difficiles à apercevoir. Parmi les innombrables oiseaux, il faut citer le merveilleux ara bleu, les éperviers, toucans, colibris, et toutes sortes de canaris multicolores.

Mais ce qui m´a le plus marqué dans ce voyage au coeur du règne animal, c´est que toute cette faune n´a qu´une seule et unique occupation et préoccupation 24h/24: dévorer et être dévoré. A l´intérieur de ce drame permanent, il est des rôles moins drôles que d´autres. Les poissons, notamment, sont très recherchés et tout le monde semble les apprécier. On doit rarement mourir de vieillesse dans le milieu. Manque suprême de chance, c´est la seule espèce que les hommes sont également autorisés à chasser. Autre caractéristique décevante du monde animal: le manque de respect pour les vieux et les malades, qui se font bouffer en priorité. Il est même des espèces où on finit couramment par se boulotter entre congénères lorsque les vaches maigrissent. Si bien que c’est avec soulagement que je quitte ce “paradis écologique” pour replonger dans la société humaine où certes nous avons … requins, vautours, éléphants du PS, thons, morues, baleines, poux, porcs, truies, chiens, chacals, chameaux, macaques, cloportes, boeufs, veaux, ânes bâtés, cancres, triples buses, dindes, bourrins, manchots, maquereaux, parasites, mouches a m….. , charognards, fouines, corbeaux, cocottes, poules mouillées, oies blanches, louveteaux, petits rats de l´Opéra, taupes, lièvres, paresseux, pigeons, perroquets, ours mal léchés, vieilles chouettes, cobayes, grenouilles de bénitier, pieuvres mafieuses, pies, canards boîteux, boucs émissaires, drôles de zèbres, moutons de panurge, bourriques, gorilles, souris, chattes, poussins, minous, lapins, chatons, biches, colombes, pupuces, tigresses, cailles, petites cochonnes, coqs en pâte, tourtereaux, slips kangourous, panthères roses, serpents à lunettes, renards des surfaces, cochonnets, merlans frits, lobas, agneaux de Dieu …mais jusqu’à nouvel ordre on ne dévore ni les vieillards ni les malades.


Brasilia 20-23 septembre

Nous ne découvrons pas vraiment Brasilia puisque c´est pour Delphine la deuxième et pour moi la cinquième visite dans la capitale fédérale, mais ce qui nous amène ici est la perspective délicieuse de revoir Jane et Carlos, nos grands amis. Un plaisir qui vaut bien quelques nuits de bus supplémentaires. Mais c´est aussi une nouvelle occasion de s´étonner de cette ville-concept fascinante et contradictoire.

Il fallait aux dirigeants de l´après-guerre un projet à la hauteur du potentiel sans limite que ne finit jamais de représenter le Brésil. Construire cette cité “idéale” à partir de rien fut un des chantiers intellectuels les plus exaltants du siècle dernier. L´emplacement fut choisi au centre géographique exact du pays, sur un plateau rouge et buissonnant à plus de 1000 m d´altitude et 1000 km des côtes, où rien ne pré-existait. Mais plus que le défi technique et la recherche architecturale, c´est le concept d´urbanisme planifié qui donne sa personnalité à la ville. Il faut imaginer un quartier immense exclusivement consacré à l´hôtellerie, un autre aux ambassades, un autre aux ministères, aux équipements sportifs, aux activités culturelles, aux commerces, et enfin aux habitations. Pour passer de l´un à l´autre, plusieurs kilomètres à franchir!
Je me rappelle mes premiers séjours ici, lorsque j´étais payé pour venir. Logeant dans le secteur hôtelier, je pouvais me balader le soir… entre les hôtels, et je marchais longtemps, car chaque immeuble est séparé par plusieurs dizaines, voire centaines de mètres. Ce n´est pas la place qui manque. Voilà illustré le principal reproche qu´on peut faire à ce projet: avoir cru qu´on pouvait s´épanouir dans un environnement rationnel et organisé jusqu´à l´extrême; ne pas avoir supposé par exemple qu´on pouvait avoir envie de se promener pour le simple plaisir de voir des gens vivre, faire du lèche-vitrine avant d´aller au cinéma, prendre un café en attendant l´heure d´ouverture du ministère ou de l´ambassade, bref toutes ces choses qui sont difficiles à planifier mais qui peuplent le quotidien.

Mais comment ne pas être impressionné par le volontarisme de l´entreprise, par son audace, par l´esthétique générale qui transpire des formes sensuelles du plan directeur? Ces gens capables de créer une ville d´un million d´habitants à partir de rien, un immense lac artificiel depuis quelques maigres rios, un centre de gouvernement unifié pour un pays aux mille visages et d´imposer la modernité à des élites assises sur la tradition, ces gens-là méritent au moins le respect. S´ils ont échoué, c´est pour avoir cru dans la capacité du Brésil, et de l´Amérique du Sud en général, à devenir un pôle économique et politique puissant et autonome, et donc de pouvoir écrire soi-même son histoire. Mais à cette époque, les idéaux avaient encore leur place... Et dans le monde qui nous est donné de vivre aujourd´hui, où seules comptent les valeurs du pragmatisme commercial, une bouffée d´utopie nous régénère.

Ouro Preto - Minas Gerais : la bouffe

La grande superiorité de la nation brésilienne réside dans le petit déjeuner. N’importe quelle pousada affiche des tablées magnifiques où melon, pastèque, mangue, ananas disputent la vedette aux gâteaux de coco, pains au fromage et autres pâtisseries délicieuses. Le café expresso existe et il est mousseux à point, les jus de fruit justifient à eux seuls le voyage, notamment ceux à l’abacaxi (ananas) et maracuja (fruits de la passion). Ils sont loin, les Tucs trempés dans l’eau chaude du Chili, les thermos de nescafé transparent du Pérou !
Le gros problème de la nation brésilienne est l’excès. C’est bon, mais l’abondance des plats est indécente. La portion individuelle conviendrait à une famille d’américains, la pizza médiane ravirait toute l’équipe de football du petit. Quant aux formules à volonté comme le Rodizio (cf. article Rio Grande), elles supposent une volonté de fer.
Delphine aime le poisson et moi la viande. Impossible de partager un plat sans faire des concessions. Difficile également de se faire chaque soir des amis moitié piscivores - moitié carnivores. Alors au moment où le serveur débarrasse le gigantesque gaspillage de nos repas, nos genoux se serrent et nos yeux baissés contemplent les reliefs que jamais n’apercoivent les gosses des favelas.
Plus intelligent, le concept de “comida a quilo” permet d’ajuster au mieux le rapport quantité/prix. Vous remplissez votre assiette de ce qui vous fait envie, vous pesez, et vous payez en fonction du poids. Evidemment, vous ne trouvez ni caviar ni mousse de foie gras dans cette formule. Cela permet aussi de se rendre compte des masses qui transitent chaque jour dans notre corps, ce qui n’est jamais inintéressant.

Une autre caractéristique marquante du Brésil est l’odeur des gaz d’échappement. En effet, une proportion importante des véhicules fonctionne à l’alcool de canne à sucre. Est-ce à dire que la pollution attaque davantage le foie que les poumons et qu’un agent de la circulation rentre bourré tous les soirs ?

Le Minas Gerais est réputé pour sa cuisine riche et ses villes coloniales. Pas pour son climat. Durant les trois jours de pluie et brouillard où nous avons pu visiter les restaurants d’Ouro Preto, nous avons au moins pu échapper aux délires de la sculpture et de l’architecture baroques, et notamment de l’infâme Aleijadinho, véritable emblème de l’art brésilien, et dont les angelos difformes et les saints hagards ne réussirent pas à peupler nos cauchemars. Attention, ceci n’est nullement dû au caractère brésilien de cet art. Mais le baroque, qu’il soit latin, flamand ou allemand, me rappelle toujours ce gigantesque gâteau rose et vert à étages aux motifs de Chantilly et pâte d’amande. Ce sont les gâteaux de mariage. A tous les mariages, je finis par être malade. C’est pourquoi je n’aime pas le baroque.

Une ville comme Ouro Preto rappelle Potosi, en ce sens qu’elle existait pour et par l’extraction minière. Comme sa consoeur bolivienne, elle possède de richissimes églises à tous les coins de rues, avec des retables couverts d’or et d’argent, et des statues contorsionnistes en bois précieux. Ces villes enclavées, irriguées par une richesse qui n’avait rien d’intellectuel ni de tellement spirituel, rappellent San Giminiano où les bourgeois construisaient des tours comme sous le préau on baisse le caleçon pour savoir qui a la plus grosse. Reste le tableau d’ensemble et le bon goût -indiscutable cette fois- des urbanistes de l’époque, qui justifie à lui seul le statut de cette ville superbe, et qui contracta auprès de nous une dette de lumière et de couleur.

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