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Les bonnes histoires de Jean-Paul



Jean-Paul, avec qui nous avions arpenté la Cordillère Royale bolivienne en 2000 est le patron de l'agence Cordilleras, à Acopampa, petit village près de Huaraz. Les histoires qui suivent constituent un minuscule fragment d'un répertoire qui prend racine dans plus de quinze ans de vadrouille et aventures en Amérique latine. Pour des raisons scientifiques et éthiques, tous les détails de ces récits ont été rigouseument vérifiés par un comité d'experts indépendants.

Le fabuleux destin d'Alex

Même lorsqu'il cantonnait ses activités au strict champ touristique, Alex avait toujours été consideré comme un marginal. Jamais un guide ne s'écarta davantage des programmes établis que cet ancien activiste soixante-huitard, reconverti dans l'exploration d'une autre jungle... l'Amazonie.
Vint l'époque rouge de la Sierra péruvienne où les formes de luttes extrêmes semblaient trouver ici un terrain d'expression fertile. Engagé auprès d'un groupuscule d'extrême-gauche, Alex participa à l'assaut contre l'ambassade des Pays Bas à La Paz. En quelques minutes, les assaillants avaient neutralisé les premières défenses de l'édifice, tué les gardes du corps et jusqu'à l'ambassadeur lui-même. C'est en s'enfuyant que les terroristes furent fauchés par les mitrailleuses des vigiles accourus en renfort. Alex, posté à 200 mètres au volant de son automobile, comprit que la partie était perdue et disparut dans la nuit paceñe. Seul survivant du groupe, il fut rapidement identifié puisqu'ayant poussé le culot jusqu'à utiliser pour l'attaque son véhicule personnel.
Commença alors pour lui une fuite à pied de plusieurs mois à travers la montagne et les forêts de Bolivie et du Pérou. Il put mettre à profit ses extraordinaires capacités de survie et sa combativité, pour finalement réapparaître huit mois plus tard dans les environs d'Iquitos.

Le tournage de Fitzcarraldo avait débuté, et on cherchait désespérément des guides susceptibles de dénicher le meilleur emplacement pour réaliser la fameuse scène où on transborde la gaiola par -dessus une colline pour lui faire emprunter un cours différent. Alex proposa de guider l'équipe de Klaus Kinski à travers quelques uns des sites qu'il avait eu le loisir de fréquenter durant sa fugue. De fil en aiguille, Alex devint membre à part entière de l'équipe de tournage et c'est avec le plus grand naturel qu'il se proposa de la rejoindre l'année suivante à Hollywood afin de participer au triomphe. Il fut bien sûr immédiatement intercepté dès son arrivée aux Etats-Unis et expédié dans un quartier de haute sécurité. Quelques mois plus tard, Alex obtint son extradition en Bolivie et la possibilité de purger les dizaines d'années qui lui restaient dans son pays d'adoption.

C'est à l'hôpital militaire de la Paz que Jean-Paul le retrouva. Légèrement grippé, il se reposait dans une chambre du rez-de-chaussée. La fenêtre ouverte donnait sur la rue et nul ne semblait se préoccuper du laxisme de la surveillance. Lorsque Jean-Paul suggéra de profiter de cette extraordinaire occasion, Alex refusa tranquillement en assurant qu'il avait mieux à faire. Les mois passèrent.

Ce jour-là, Jean-Paul accompagné de Yves, un ami commun, décide de rendre visite au plus célèbre guerillero de la prison de La Paz.
- El señor Alex est sorti, leur répond-on, mais il ne saurait tarder. Si vous voulez bien prendre place au restaurant...
Stupéfaits, les deux compères s'installent dans l'une des ailes du réfectoire transformée en une coquette brasserie à la francaise avec aquarelles du Sacré-Coeur et de Notre-Dame accrochées aux tapisseries chasseresses. Un quart d'heure passe et Alex apparaît, en sueur, une serviette enroulée autour du cou.
- Salut les amis, quelle bonne surprise ! Le temps d'une petite douche et je suis à vous.
C'est autour d'un solide whisky qu'Alex affranchit ses visiteurs quelques instants plus tard.
- C'est pas mal ici, surtout depuis que je m'occupe de la cuisine. 70 couverts quotidiens, et croyez-bien qu'on refuse du monde. La demande était tellement forte après les opérations anti-drogue du printemps... tous ces narcos aux poches pleines de dollars n'arrêtaient pas de se plaindre au directeur. Alors quand je lui ai proposé de prendre ça en main, il n'a pas fait de difficulté. Non, vraiment, c'est parfait. Je descends tous les matins en ville pour le marché, j'emploie une dizaine de personnes, je mets de côté, et question bonne conduite... Mais l'heure tourne, vous resterez bien déjeuner ?

Alex, après s'être bien enrichi en prison, réussit à convaincre les autorités françaises de demander sa libération anticipée. La venue de Chirac en Bolivie coïncida donc avec la libération du seul francais dans ce pays. On refusa d'autant moins cette grâce au président francais que ce dernier allait être pompeusement décoré de l'ordre du Grand Condor pour son intervention dans un litige opposant la Fédération bolivienne de Football à la FIFA. Les équipes adverses en avaient assez de venir s'étouffer à La Paz, à 3600 mètres d'altitude et perdre devant une équipe qui se transformait en passoire dès qu'elle voyageait hors de ses bases. Grâce au Grand Condor, cette absurdité perdure encore aujourd'hui.

Quant à Alex, il aurait investi son capital dans le tourisme, mais n'excluerait pas de se lancer dans la politique. A suivre...


Le poncho bleu

Malgré la terreur que faisait régner le Sentier Lumineux dans la région de Huaraz, le tourisme ne s'était jamais vraiment éteint. Les andinistes les plus audacieux continuaient de défier à la fois les sommets, mais ausi les terroristes. Cependant, au contraire de ce qui se passe depuis des décennies en Colombie, la guerilla péruvienne ne s' en prenait que rarement aux touristes, préférant concentrer son feu sur les réprésentations et les symboles du pouvoir.

Ce jour-là, Jean-Paul était sur le point de boucler une belle randonnée dans la cordillère Blanche, en compagnie d'un groupe d'une quinzaine d'enseignants français. Une forte averse les surprit au milieu de l'après-midi, les obligeant à chercher refuge dans une bergerie située à quelques encablures seulement de leur village de destination.

A peine entrés dans le corral, les voilà encerclés par des dizaines de silhouettes sombres qui resserrent lentement leur étreinte.
- Les sacs à terre, tout doucement, prononce Jean-Paul d'une voix neutre, surtout pas de geste brusque...
Les touristes consternés s'exécutent, alors que se rapprochent encore les ombres inquiétantes. On les distingue à peine tant est dense la pluie: ce sont de jeunes indiens coiffés de larges chapeaux et emmitouflés dans des ponchos couleur kaki. Les mitraillettes braquées, ils sont maintenant immobiles dans l'attente d'un ordre qui tarde à venir. Jean-Paul lance des "tranquilo, tranquilo" qui ne tranquillisent pas grand-monde.

Après quelques secondes interminables, un des hommes fait un pas en avant et indique le mur de pierres qui borde l'enclos en beuglant quelque chose que personne ne comprend clairement mais qui semble exécutoire immédiatement car les mains se sont crispées sur les gachettes. Personne n'est très motivé à l'idée de se coller contre un mur, mais Jean-Paul demande qu'on obéisse sans faire d'histoire.
- N'allez pas me les exciter...
Les profs humides convergent mollement vers l'endroit indiqué, laissant le matériel en tas à la merci des mains curieuses des guerilleros. Sous le regard anesthésiant des kalachnikovs, les pédagogues voient disparaître jumelles, appareils photo, nourriture et vêtements techniques dans les poches sans fond de leurs ponchos.
Une fois le butin partagé, les hommes semblent de bonne humeur et celui à qui a échu la lingerie sophistiquée de Brigitte S, professeur d'éducation physique à Aix-en-Provence se livre à quelques facéties carnavalesques. Mais la pluie redouble d'intensité et certains suggèrent de se retirer. Dans le silence qui suit, particulièrement pesant malgré le crépitement de l'eau, on comprend que la question en suspens est celle du sort des gringos. Mais le débat ne dure guere, et malgré les tentatives de conciliation de Jean-Paul, celui qui semble le leader du groupe l'informe qu'on va les exécuter.
- Tu as tort, joven, tu manges de l'argent: tous ces gringos sont des vedettes dans leur pays... et pleins aux as!
- Leur pays est trop loin et on n'a pas le temps.
- Mais moi c'est différent, je suis de Huaraz...
- Tu es qui toi?
- Je suis... architecte. Un arhitecte connu dans tout le Pérou.
- C'est marrant, notre chef aussi est architecte.
- Je le connais forcément!
- Peut-être. Mais malheureusement, il est absent. Bon, je vais te dire adieu, gringo de Huaraz. Au nom des forces révolutionnaires du Sentier Lumineux et du Président Guzman, à mon commandement...
Dans la poignée de secondes qui les sépare de l'irréparable, les fonctionnaires français entendent soudain, dans un bruit de sabots et de flaques de boue, une voix autoritaire:
- Hola compañeros!
Les hommes suspendent immédiatement la mise en joue pour effectuer un impeccable garde-à-vous.
- Hola Comandante!
Dans l'esprit des occidentaux lettrés mais en état de stress prononcé, cette intervention agit comme la cavalerie dans Lucky Luke.
- Sauvés, s'exclame Daniel Berger, professeur de construction mécanique au lycée Mirabeau !
- A voir, tempère Jean-Paul, restez calmes.
- On a bien failli être encore plus calme, ne peut se retenir Joel Illes, agrégé du lycée Saint-Simon de Mende!
- Silence!
La suite ne se révèle pas du tout conforme à la bande dessinée:
- Vous tombez bien, Comandante, nous allions fusiller ces gringos, vous allez pouvoir donner vous-même l'ordre.
- Avec plaisir, une bonne exécution me détendra, répond le personnage, au grand abattement du corps enseignant que la connaissance des langues étrangères dispense d'interprète.
- Deux minutes, je vous prie, que je me mette à l'aise, s'excuse-t-il auprès des français.
Jean-Paul joue alors son va-tout et s'exclame:
- Un instant, cher collègue!
- Plaît-il?
- Je suis un architecte suisse...
- Tiens donc, mais c'est précisement ma profession!
- Comme le monde est petit, bredouille encore l'helvétique
Mais l'homme semble réellement intéressé par le sujet, et se met à disserter avec Jean-Paul sur les difficultés et l'ingratitude de ce métier trop peu valorisé à son goût.

C'est ainsi que Jean-Paul sauva sa peau, car après trois quarts d'heure de dialogue profond et constructif, le commandant n'avait plus le coeur à fusiller un homme dont il projetait de faire son associé dans une vie future. Il dut encore le convaincre d'épargner les touristes, ce qui fut plus difficile car le révolutionnaire se méfiait de cette corporation d'enseignants selon lui à la botte des pouvoirs réactionnaires de l'Europe bourgeoise.

Au moment de prendre congé des Sendéristes, le groupe avait certes la vie sauve, mais se préparait à affronter la nuit en petite tenue. Jean-Paul demande alors à pouvoir récupérer sa cape de pluie.
- Non, camarade architecte, vos équipements sont désormais la propriété de l'Armée Populaire. C'est juste.
Puis, devant son insistance, le guerillero en chef appelle un de ses sbires:
- Ramon, donne-lui le poncho bleu!
- Si Comandante!
- Merci l'ami, conclut bientot JP en enfilant le garnd ciré que Ramon lui avait ramené. Mais dis-moi, il est en bien piteux état, et avec tous ces trous, je risque la pneumonie!
- Bah, tu risques moins que le flic qui le portait hier...



La promenade de Ruthie

Jean-Paul, après avoir promené un groupe de quinquagénaires suisses allemands sur le circuit du Sud Lipez - salar de Uuni, décide d'installer le camp sur les flancs du volcan Licancabur qui domine de désert d'Atacama. Les paysages sont grandioses et les clients sont contents. Il fait un froid de canard dans cette région des Andes. A peine positive le jour, la température chute fréquemment sous les moins vingt dès le coucher du soleil. Ce soir-là, la lune est pleine et le tableau nocturne est particulièrement saisissant. Alors, on oublie un peu les consignes de prudence et les bonnes résolutions en débouchant quelques bouteilles de bière et en dégainant le fiolon de schnapps. La soirée se déroule à merveille: on se raconte des histoires suisses, on rit beaucoup, et vers 21h chacun rentre sagement dans son tipi. Jean-Paul ferme les yeux, satisfait, et ses pensées s'envolent vers les vertes vallées de l'Ancash où l'attendent ses femmes : l' adorable Oriana, la prometteuse Leslie, la douce Merling. Et dans ces rêves, elles le réclament, le supplient, l'implorent, chantent ses louanges comme autant de Pénélopes andines.
Vers le milieu de la nuit, alors qu'il sacrifie au rite du pipi nocturne, Jean-Paul est encore tellement imprégné de son rêve qu'il lui semble que les chants se poursuivent dans la nuit. Il se frotte les yeux, mais non, le Licancabur, ses énormes éboulis et ses lagunes restent assoupis dans la clarté lunaire.Il retourne donc bien vite à ses limbes réparatrices.
- Au secours, au secouuuuuurs, la la la lèèèère !
Cette fois-ci, ce n'est plus un rêve. Jean-Paul sort précipitamment de la tente et observe les têtes éméchées qui émergent une à une dans la brume matinale.
- Qui appelle ?
Les éveillés se regardent, se comptent, quand une voix répond de la tente voisine :
- Ce doit être Ruthie, elle n'est pas dedans.
-Ruthie, Ruthie, Ruthiiiiiiie , entonnent alors les choeurs alémaniques !
- Iciiiii - iiiii - i - i , chante dans le lointain la voix sur l'air de Tanhenbaum !
-La voilà !

En effet, une silhouette blanche apparaît à une centaine de mètres en contrebas. On accourt, pour assister au spectacle surréaliste de Ruthie, vêtue de simples caleçons longs et tricots Hansen, une lampe éteinte sur le front, esquissant d'amples pas de danse sur le tempo d'une valse absente.
- Ruthie, mais que fais-tu ici à la fin ?

Après s'être réchauffée dans le tiédeur de la tente mess et la chaleur de ses compatriotes, elle put raconter son histoire :
- Ach les amis, quelle nuit ! Je me suis levée vers les deux heures du matin pour mon pipi, sans me rendre compte que j'avais oublié mes lunettes ;et vous savez comme je suis bigleuse! J'ai crié, supplié, mais vous deviez dormir comme des tombes. Avec le clair de lune, j'ai cherché cent fois à ouvrir la fermeture-éclair des gros rochers que je rencontrais. Rien. Alors, j'ai chanté toute la nuit.

En interprétant et chorégraphiant le riche répertoire suisse, Ruthie a eu le bon réflexe. Si elle s'était assise et tue, ne serait-ce que dix minutes dans cette nuit glaciale, elle ne serait aujourd'hui qu'une étoile de plus dans le vaste ciel de l'Atacama : une étoile des neiges.