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Venezuela :

La Guyane vénézuélienne *

(22 oct-4 nov 02)

 

 

 

Le Roraima

Santa Elena de Uairen est un petit bled bilingue niché derrière la frontière. De l´aveu même de ses habitants, il est davantage tourné vers Manaus que vers Caracas. La Guyane - ou plutôt les Guyanes- est un massif montagneux qui borde le nord de l´Amazonie et dont l´appellation est revendiquée par la France, le Suriname ex-hollandais, la Guyane anglaise, et cette partie du Venezuela. C´est une des régions les plus enclavées du continent, et il y règne une ambiance de far west, que la vision de nombreux chercheurs d`or et de diamants vient renforcer. Et que sommes-nous donc venus faire sur ces terres? L´ascension du Roraima! Il s´agit du point culminant de cette chaîne avec ses 2820m. Ce n´est certes pas l´altitude qui en fait une expédition unique, mais le profil sans équivalent de cette montagne tabulaire, ce "Tepuy" comme l´appellent les indiens "pémons". On dit que Conan Doyle se serait inspiré du Roraima pour écire son "monde perdu". Il est vrai que le plateau sommital se trouve isolé de la base de la montagne par une paroi circulaire et uniforme d´environ mille mètres de haut. Seule une brèche diagonale permet de se glisser jusqu´au sommet après une ascension vertigineuse et un rien pénible. Les deux premiers jours de marche ont pour cadre une vaste savane écrasée par le soleil et traversée de quelques rios aux eaux rouges et infestés de puri-puris, une petite mouche qui pique comme un grand moustique. Le troisième jour marque l´ascension proprement dite, qui traverse une jungle épaisse alors qu´on se rapproche de la paroi finale. Puis, la brèche se découvre et l´on se fraye un chemin à travers racines, cascades, et éboulis jusqu´au plateau où la température chute brusquement. Le spectacle est alors saisissant: fantômatiques rochers enveloppés de brume, fleurs démesurées ployant brusquement sous les rafales, lagunes au sable rose, puits orangés, hôtels de cavernes, étrange jeu de la lumière entre premier et arrière-plan qui met tour à tour en exergue le minuscule et le gigantesque. Le ciel du Roraima est un stroboscope. Au rythme des éclairs, la nuit se fractionne en des milliers de séquences et peuple le sommeil de visions étranges. Aux percussions de l´orage répond le besogneux devenir des sources, le chant contorsioniste des ruisseaux, le grondement de la cascade. L´horizon du Roraima est un regard dominateur sur la savane en flammes, un avenir d´éboulis, de précipices et de racines, une vision métaphysique et prophétique de la Chute.
Devant tant d´étrangeté, les raisons se sont souvent abandonnées. Une multitude de légendes et mystères peuplent la région. Les disparitions de touristes et de guides sur le tepuy voisin, le Kukenan, ont conduit les autorités à en interdire l´accès. Pour les autochtones, aucun doute: c´est l´oeuvre du canaïma, une variété tropicale de Docteur Jekkil et Mr Hyde, en plus gore. Notre guide se plaît à décrire le pandemonium local sans se soucier des insomnies qu´il provoque chez le cartésien fraîchement positiviste qui sursautera toute la nuit au moindre craquement, croyant avoir affaire aux fameux indiens invisibles qui attrapent les dormeurs par les pieds pour les traîner dans la savane jusqu´à ce que leur corps ne soit plus que charpie.

Salto Angel

Cette chute d´eau haute de 979m - la plus haute du monde- se trouve théoriquement à une heure d´avion de Santa Elena. Reste à se mettre d`accord sur le concept d´avion. L´engin à six places dans lequel nous nous hissons à regret est une véritable épave. Des fils pendouillent sous le plafond et le "tableau de bord" composé de quelques vestiges de cadrans sans aiguille. La ceinture de sécurité est bien adaptée... aux pieds. Le hublot côté pilote ne ferme pas et une énorme pastèque entrave mes jambes. Deux choses me terrorisent a priori: le fait qu´il n´y ait qu´un pilote, et que ce pilote soit vieux et gros, donc forcément sujet à des malaises cardiaques en plein vol. Deux choses me terrorisent pendant le vol: que le pilote discute avec sa voisine, puis qu´il lise le journal. Je me penche vers lui: c´est un article sur une catastrophe aérienne provoquée par... l´incompétence du pilote: on recherche encore les corps. Pendant qu´il s´instruit, je jette des coups d´oeil éperdus au-dessus des pages déployées pour vérifier que nous ne fonçons pas dans un quelconque mur (le mur du con?). Lorsqu´il se tourne vers nous pour nous informer que l´avion est trop lourd, et qu´il va nous déposer "quelque part", le cauchemar tourne au martyre.Cinq minutes plus tard, nous voilà débarqués au bout d´une piste en terre battue dans un village de chercheurs d´or.
-Bonjour Monsieur, savez-vous où nous nous trouvons, demande poliment Delphine à un buveur de bière sur son hamac?
L´homme hausse les épaules avec une infinie lassitude. Nous ne saurons jamais. Et après tout qu´importe. Je voudrais juste me réveiller.
Trois quarts d´heure plus tard, le coucou réapparaît dans le ciel orageux. Il est allé déposer les trois autres passagers dans un coin de la jungle, où la piste "était un peu courte". Nous rejoignons enfin Canaima après deux heures de torture, de turbulences. d´angoisse, et après avoir essuyé un orage qui fit pleuvoir dans la cabine. Avant de se poser, le pilote saisit son téléphone portable (qui ne risquait pas de perturber l´électronique de bord), consulte ses messages et envoie quelques SMS en se moquant des cris que nous arrachent les brusques trous d´air et le choc des têtes contre le plafond.

La région est peuplée par les indiens "Pemons", ancienne terreur des conquistadors et aujourd´hui dans la modernité, comme l´atteste le portable accroché à la ceinture. C´est aussi un ilôt de fraîcheurdans l´épaisse jungle guyanaise qui a servi de décor à des films comme "un indien dans la ville" ou "le jaguar". Nous y rencontrons Stéphanie et Fernando. Ce dernier, guitariste classique et réfugié politique chilien en Belgique a passé deux ans de sa vie alité suite à un étrange incident. Après une partie de squash échevelée, il s´est assoupi dans le sauna du club de sport d´où on l´a retiré trois heures plus tard, dans un état proche du filet mignon. "Mon cerveau a bouilli et les idées n´en finissent plus de jaillir" déclare-t-il.
Canaima est surtout le point de départ des expéditions vers le Salto Angel, que nous atteignons après quelques heures de pirogue et de marche, ainsi qu´une nuit en hamac au plus profond de la forêt. Pour qu´une chute -aussi prestigieuse soit-elle- fonctionne, il est nécessaire qu íl pleuve. Mais pour pouvoir l´admirer, il faut absolument qu´il fasse beau. C´est l´étrange paradoxe qui pousse au désespoir les touristes dans cette partie du monde et qui nous a beaucoup préoccupés. Mais au milieu de la nuit, un orage terrible éclata. De ceux où les gouttes vous atteignent où que vous vous trouviez; directement ou par ricochets et qui vous laissent humides pendant plusieurs jours.
Et comme une bonne fée veille sur notre modeste voyage, le petit matin s´invita dans un ciel serein et nous réserva le frisson unique du Salto Angel dans toute sa puissance et sa majesté.

 

Séductions

Malgré la briéveté de notre séjour dans ce pays - qui méritait mieux -, certains traits de caractère nous ont amusés.
Plus encore qu´au Brésil, le vénézuélien est obsédé par l´apparence physique ; les femmes sont l´objet d´une observation minutieuse et peu discrète de la part des hommes, qui matent sans aucune vergogne en émettant - le cas échéant - un commentaire élogieux au passage de la dame. Le plus fréquemment, ils se bornent à se placer sous les ordres de la créature ("a sus ordenes señorita"). Il faut bien reconnaître que certaines tenues vestimentaires ne passent pas inaperçues, et que si les femmes voulaient vraiment éviter les remarques, il leur suffirait de rajouter un peu de voilure sans risquer d´étouffer pour autant.
Il n´est pas anodin de noter que les Miss font ici l´objet d´une dévotion toute particulière et il n´est pas rare que le Venezuela réalise le doublé Miss Monde/Miss Univers.

Chavez

S´il est un homme qui assure au Venezuela une bonne couverture médiatique, c´est bien son Président. Rares sont d´ailleurs ceux qu´il laisse indifférents. Elu il y a deux ans, cet homme est l´objet d´une haine farouche de la part de l´opposition conservatrice qui a organisé le coup d´Etat - manqué - d´avril. Les raisons de cette fureur tiennent à la fois au personnage et à ses idées. D´une certaine manière, Chavez rappelle Fidel Castro par son côté théâtral que certains n´hésitent pas à juger déplacé ou désuet. Ses formules tranchées et son côté démagogue hérissent la bourgeoisie de Caracas mais trouvent auprès du petit peuple un incontestable écho. Les discussions que nous avons pu avoir avec certains détracteurs de Chavez trahissaient un évident manque de culture démocratique, puisque ces gens n´acceptent pas que le résultat des urnes puisse leur être défavorable. Difficile également de comprendre comment on peut reprocher à Chavez son côté autoritaire lorsque la grande majorité de la presse appelle tous les jours à le renverser et que l´opposition prône le coup d´état pour "sauver la démocratie". Pourtant la misère, l´insécurité et la violence sont là, et il est indéniable que le pays traverse une période particulièrement délicate et ce malgré la manne pétrolière. Rendre les Etats-Unis responsables de cette crise est également exagéré, même si on peut imaginer le manque d´enthousiasme des amis de M. Bush devant cet admirateur de Cuba qui n´hésite pas à s´afficher avec Saddam Hussein et à demander une augmentation substantielle du prix du baril.
Nous n´avons pas eu le temps de comprendre la situation en profondeur et dans toute sa complexité, mais une chose doit être précisée, si l´opposition est puissante, les soutiens de Chavez sont nombreux. Lorsqu´un million de personnes hurlent "Que se
vaya", ils sont deux millions à hurler "Que se quede" la semaine suivante.


Le bus

Cette partie pourrait concerner une bonne partie des pays du continent. Mais nulle part ils ne sont aussi particuliers qu´au Venezuela. Pour en parler, je cède la plume au Petit Fûté...

"Le bus est le moyen de transport le plus répandu, le moins cher et le plus pratique. Le pays est sillonné en tous sens par ces véhicules, qui favorisent les déplacements fréquents. L´état des routes et des bus eux-mêmes font qu´au Venezuela les trajets ne se comptent pas en kilomètres mais en heures, ces mêmes heures étant extensibles du fait des pluies, des avaries ou des pauses. Néanmoins, il faut admettre que les bus comme les routes sont en bien meilleur état que dans d´autres pays andins, si bien que l´on peut espérer une relative ponctualité et fiabilité.
Il existe deux types de bus : ceux dits "ejecutivo", "de lujo" ou Dieu sait quoi encore, qui présentent l`avantage d´être dotés de sièges confortables que l´on peut baisser pour mieux dormir. Le tout, c´est d´arriver à dormir ! D´une part, invariablement, vous aurez droit aux pires films de guerre ou de karaté, passés à haut volume (contre eux des boules Quies sont une bonne arme) ; mais surtout - surtout-, l´air climatisé fonctionne à plein régime et abaisse souvent la température jusqu´à 10 degrés. Il y fait donc un froid absolument infernal, voire très humide si par malchance l´air conditionné coule, ce qui arrive. Suggérer au chauffeur de bien vouloir corriger le tir, fût-ce légèrement, ne vous apportera rien de plus qu´un ennemi supplémentaire dans ce bas monde. Et un chauffeur énervé aura tendance à accélérer de manière audacieuse en guise de vengeance, si bien que les minutes suivantes le bus risque de centrifuger dangeureusement dans les virages. Après six mois d´expérience, les seuls conseils qui fonctionnent sont de s´habiller le plus chaudement possible : chaussettes, col roulé et excellent imperméable contre la pluie (avec capuchon) constituent le minimum. Les vénézuéliens utilisent souvent des serviettes de bain, voire un sac de couchage; les frileux suivront l´exemple. Un bonnet serait la cerise sur le gâteau, puisque 40% de la température du corps se perd par la tête. Lorsque les sièges ne sont pas numérotés, une tactique fûtée consiste à s´installer tôt dans le bus et bien observer d´où sort le plus furieusement l´air conditionné. Comme les bus sont bâtis différemment, il n`existe pas de règle fixe, mais il semble que les 6ème et 7ème rangées sont souvent situées entre deux courants d´air gelé et représentent ainsi une place stratégique. Apporter une paire de chaussettes (propres) pour boucher les aérations au-dessus du siège est une bonne idée, mais est rarement appliquable ou suffisante. Précisons encore qu´il vous sera demandé de n´ouvrir ni les rideaux, ni les fenêtres teintées, ce qui est dommage pour les paysages. Enfin, allez aux toillettes avant d´entrer dans le frigo ambulant, car même si chacun des bus affiche fièrement un petit autocollant "WC" sur la portière, il n´y en a pas !
Certains préfèrent les bus populaires... qui ne sont pas dépourvus d´inconvénients non plus : les places sont toujours spartiates et feront souffrir ceux qui ont de longues jambes ; ceux qui ont les fesses fragiles souffriront aussi, car les sièges ont tendance à être défoncés. La nuit, n´espérez même pas fermer l´oeil, ceci d´autant plus que le conducteur va mettre la musique à fond (une seule cassette de "merengue" ou de World Music qui tourne invariablement toute la nuit). L´avantage, c´est que le chauffeur est éveillé ¡ Les pauses sont en général plus longues, les réparations du véhicule plus fréquentes, ce que le pilote compense en accélérant avec d´autant plus d´enthousiasme lorsqu´il se trouve à nouveau sur le circuit, pardon la route. Enfin sachez que l´aération est assurée par les fenêtres grandes ouvertes, même quand il pleut.
Bonne route !"

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