Sommaire-Journal

Accueil

Sommaire-Photos

 

 

Le Guatemala, un pays malmené par l´histoire

 

Les pays d´Amérique centrale ont un problème commun: ils sont petits. Formés à partir des anciens gouvernorats coloniaux espagnols, ils ont tenté suite à l´indépendance de se fédérer en une Union des Provinces-Unies d´Amérique centrale. Cette ambitieuse entreprise ne dura que quelques années avant d´exploser sous la pression des intérêts particuliers. A l´époque, Belize et Panama n´existaient pas encore et l´influence des Etats-Unis était éclipsée par celle de l´Empire Britannique.

L´indépendance ne profita qu´aux métisses et aggrava le sort des indigènes, auxquels les lois espagnoles accordaient une relative protection. Durant près d´un siècle, le Guatemala connut une série de dictateurs ou de présidents autoritaires qui ouvrirent en grand le pays aux intérêts étrangers en échange de généreuses gratifications. Dans l´immédiat après-guerre, le pouvoir échut successivement à deux présidents libéraux qui tentèrent d´ambitieuses réformes comme l´institution d´un système de sécurité sociale, la création d´une commission sur les droits des indiens, et la réforme agraire. Durant les six premières années, l´opposition militaire conservatrice ne tenta pas moins de 25 putschs, soit un tous les trois mois. Au début des années cinquante, le Président Guzman tenta d´exproprier la United Fruit des vastes domaines que lui avaient accordés les gouvernements des tyranneaux corrompus du début du siècle, afin de la redistribuer aux paysans pour la production de denrées alimentaires. L´armée américaine envahit alors le Guatemala depuis le Honduras voisin. Un régime militaire fut instauré, qui se caractérisa par une répression sans précédent, une remise en cause des réformes, et le retrait du droit de vote aux illettrés (plus de 75% de la population). Cette situation aboutit à la formation de groupes de guérilla et donna naissance à la guerre civile.

L´aggravation des tensions intensifia la violence des protestations et de la répression, et conduisit à une politisation globale de la société. Au début des années 80, l´élimination par l´armée des éléments anti-gouvernementaux atteignit son paroxysme avec l´adoption de la politique de la terre brûlée. L´armée ignorait l´identité des rebelles mais savait à peu près dans quelle zone ils se trouvaient. Ils entreprirent donc d´exterminer l´ensemble de la population de ces régions afin de leur couper les vivres. Plus de 400 villages furent ainsi rayés de la carte et leurs habitants massacrés après de cruelles tortures. Le bain de sang atteignit de telles proportions que les Etats-Unis finirent par demander un assouplissement de la répression. Mais en 1995, la situation n´avait toujours pas vraiment évolué, et plusieurs disparitions de citoyens américains -opposants au gouvernement - émurent l´opinion publique. Les Etats-Unis suspendirent alors leur aide, ce qui provoqua la chute du gouvernement et l´organisation d´élections démocratiques.

La paix fut signée en 1996. Elle mit fin à un conflit atroce qui fit plus de 200 000 morts et des milliers de disparus. Les accords prévoyaient un recensement des violations des droits de l´homme, une reconnaissance des droits des populations indigènes, ainsi que le retour chez elles des personnes déplacées.

Alfonso Portillo est depuis trois ans président démocratiquement élu de la république. Mais tout le monde semble s´accorder à considérer sa magistrature comme une véritable catastrophe pour le pays. La corruption a atteint une telle ampleur que l´Union Européenne et les Etats-Unis envisagent très sérieusement de retirer leur aide au Guatemala. Les américains ont supprimé les visas d´une bonne partie de l´entourage du président pour leur implication présumée dans le trafic de drogue et menace de faire de même pour Portillo. Ce dernier a d´ailleurs effectué pas moins de 58 voyages à l´étranger en moins de 3 ans avec des destinations aussi inattendues que la Chine et Taiwan. Les transferts de la Banque Centrale vers la Présidence de la République, puis vers les paradis fiscaux, font déjà partie du paysage familier. Plus grave, par rapport aux engagements signés avec la paix, le pouvoir n´a pas montré de réelle volonté de progrès et s´est contenté de choyer l´armée en lui octroyant un budget délirant pour un pays en paix.
Les élections de 2003 apporteront-elle à la vie politique guatémaltèque la crédibilité et la moralisation dont le pays a tant besoin? Les successeurs de l´infâme Portillo sauront-ils engager les réformes visant à respecter enfin les engagements du traité de paix? L´enjeu est de taille, car une simple étincelle suffirait à rallumer le brasier d´Amérique Centrale.

Crédits
Le deuxième paragraphe est inspiré de “Central America on a shoestring” volumineux guide peu pratique de la région, largement incompréhensible et dépassé, mais il n´y en a pas d´autre. Les remarques sur Portillo doivent beaucoup au Bilan 2002 du quotidien guatémaltèque “la Prensa libre”. La ponctuation ne serait rien sans l´indispensable essai de K.H. Rummenigge:”Die problemen von modernische fraze – punkt vinal aber nicht zoluzion vinal”…



 

Rigoberta Menchú ou la souffrance d’un peuple



A défaut de parvenir à établir le contact avec les indigènes guatémaltèques dont nous avons cependant perçu la détresse lorsque nous avons traversé la région de Nebaj, je me suis résolue à lire l’autobiographie de Rigoberta Menchú. Cette dernière, née en 1959, a obtenu en 1992 le prix Nobel de la Paix pour son témoignage poignant sur la tragédie des indigènes puis pour sa lutte, après son exil, pour le respect des droits de l’homme.
Son livre, « Me llamo Rigoberta Menchú y así me nació la conciencia (traduit en français par « Moi Rigoberta Menchú une femme indienne au Guatemala »), ne vaut pas pour ses qualités littéraires – il est rédigé dans un espagnol approximatif et est souvent confus. Il permet en revanche d’entrevoir clairement la souffrance d’un peuple dominé par les « ladinos » (métis) qui assument l’héritage précolombien sans faire le lien avec les indigènes qu’ils exploitent, qu’ils reconnaissent comme force de travail mais non comme culture. Les indigènes ont préservé leurs coutumes ancestrales mais, pour avoir refusé l’héritage colonial – dont la langue espagnole –, ont été réduits à un quasi esclavage et leur tentative de libération s’est soldée par des milliers de morts.
L’apprentissage de l’espagnol par les leaders indigènes – dont le père de Rigoberta- a notamment permis, dans les années 60-70, le rapprochement avec les syndicats naissants et la constitution d’un front commun contre la pauvreté – des indigènes, des paysans, des ouvriers. Avant de se battre avec des armes, les indigènes ont tenté de défendre leurs droits élémentaires avec des mots… La répression de ces mouvements contestataires a fait des milliers de victimes, dont 15.000 indiens mayas par les seules exactions du Général Rios Montt en 1982.
La famille de Rigoberta – très engagée – a payé un lourd tribu à la cause : l’un de ses frères a été torturé puis brûlé vif sous les yeux de ses parents ; son père a été assassiné lors de la prise de l’ambassade d’Espagne en 1979 ; sa mère enfin a été atrocement torturée puis a lentement agonisé au pied d’un arbre, sous haute surveillance militaire, avant d’être dévorée par des animaux… Mais la mort a pris bien d’autres visages dans l’existence de Rigoberta : manultrition, asphyxie causée par les sulfates aveuglement bombardés sur les surfaces agricoles, violence indescriptible parachevant le viol…
Au cœur du malheur de ce peuple : la privation de terres cultivables. Les indigènes ont peu à peu été relégués dans les montagnes où ils ne peuvent que faire pousser des produits de base, pour leur seule consommation : le maïs avant tout, qu’ils mangent à tous les repas sous forme de tortillas ; le "frijol", (haricot noir) ; le "chile" (piment). Mais leur rude travail – s’il suffit à (mal) nourrir leurs nombreux enfants – ne leur permet pas de se procurer les rares produits de survie dont ils ont besoin, tel le savon qui par l’hygiène sauve des vies. Il leur faut donc chercher loin de chez eux d’autres sources de revenus. Bien souvent, c’est à la « finca » qu’ils vont gagner quelques centimes. La finca, c’est une immense exploitation agricole – de café, bananes ou coton – située sur la riche côte pacifique, appartenant à un grand propriétaire ladino. Les conditions de travail et de vie y sont épouvantables, le vol des indigènes illettrés par les contremaîtres facile. Le système est redoutable : à la "finca", les indigènes dépensent une très grande partie de leur salaire, voire s’endettent, notamment pour boire jusqu'à oublier leur malheur. Rigoberta décrit aussi les conditions innommables dans lesquelles les indigènes sont transportés de leur village à la "finca" : dans des bétaillères, sans voir le jour, sans pouvoir sortir pour se soulager. L’enfer, que connaissent les enfants dès leur plus jeune âge car ils accompagnent toujours leurs parents et les aident dès qu’ils savent marcher… Un autre moyen de gagner quelques sous est d’envoyer les jeunes filles à la capitale où elles deviennent, dans le plus grand mépris, des bonnes à tout faire pour des employeurs avec qui elles ne peuvent communiquer. Sûrement l’emploi le plus redouté, car l’infortunée est alors coupée de sa communauté, de ses coutumes, de ses proches. Car la communauté reste le salut des indigènes, leur raison de vivre semble-t-il. Le livre de Rigoberta est une mine de renseignements sur les rites qui jalonnent la vie de chaque maya. A chacune des étapes importantes, la communauté joue un rôle précis de soutien, de mémoire : la naissance, le cap des 10 ans où l’enfant est supposé devenir adulte, le mariage, la mort. Le culte des ancêtres, le sacré qui imprègne le quotidien et la volonté farouche de conserver leur identité sont les piliers de la communauté.
Rigoberta a eu la chance d’apprendre l’espagnol, ce qui lui a permis de devenir un porte-parole, d’éduquer ses frères et d’organiser leur résistance et aussi de se servir de la religion catholique comme message universel. Sans doute aussi de dépasser sa haine des ladinos, malgré les horreurs auxquelles elle les a longtemps associés. D’autres – dont ses propres sœurs – ont choisi la guérilla. Tous ont souffert ; des villages entiers ont été massacrés lors d’expéditions punitives.
Mais la paix a été signée, en 1996. Pour quels changements ? Difficile pour moi de répondre précisément à cette question. Les indiens protestent aujourd’hui devant les faibles réalisations des promesses faites par le gouvernement. Le Président de la République n’a pas daigné récemment se présenter à Nebaj devant des centaines d’indigènes avec qui il avait rendez-vous, prétextant de fortes pluies ; c’est vrai qu’il faisait un temps épouvantable (nous y étions !) mais ses sous-ministres avaient eux réussi à se déplacer… Peut-être les indigènes descendent-ils désormais en bus à la "finca". Peut-être certains ont-ils l’électricité. Mais leur misère n’en reste pas moins criante et l’injustice révoltante.
Pour conclure, je me dois de mentionner qu’en 1998 Rigoberta a fait l’objet d’une controverse, sérieuse semble-t-il (menée par la CIA ?!). Il s’avèrerait que la jeune maya (elle avait 23 ans lorsqu’elle a livré ses mémoires) a « inventé » ou « déformé » une partie de ses expériences, dont certains détails qui font la force de son livre. Les recherches sur cette controverse, faites sur internet à notre demande par l’excellent Ritchy, m’ont presque fait regretter les longues heures consacrées à la lecture de l’ouvrage. Mais c’est idiot. Car ce que raconte Rigoberta est la vérité de son peuple. Et c’est contre cela qu’il faut s’indigner.


Pour ceux qui ont encore un peu de courage, ci-après un discours intéressant de Rigoberta, désormais ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO pour la paix.

« Je suis une femme née à la campagne, dans un foyer humble. J’ai commencé à travailler dès l’âge de huit ans. J’ai porté du café, du coton, du bois. J’ai accompli les tâches les plus pénibles, comme des millions de fils et filles de la terre nés dans les pays pauvres. Souvent, ce sont les femmes qui exercent ce labeur dans les familles qui disposent de peu de ressources. J’ai dû vivre les 37 années de conflit armé qui ont sévi au Guatemala, dans ma terre natale. Celles-ci ont laissé derrière elles des milliers de victimes, séquestrées, torturées, tuées ou exilées. Je suis une de ces victimes et je n’oublierai pas la cruauté de la guerre. Je garde le souvenir des miens qui ont lutté pour la dignité humaine, la paix et la démocratie. Avec beaucoup d’orgueil et d’espoir, j’ai travaillé au sein des Nations Unies pendant douze ans, avec de nombreuses organisations constituées d’hommes et de femmes qui essaient aujourd’hui de faire respecter la Déclaration universelle sur les droits de l’homme. J’aimerais rendre hommage à toutes les personnes qui ont trouvé dans la Déclaration un espoir, une sagesse leur permettant de faire face aux problèmes si graves que rencontre l’humanité. Le monde subit des convulsions et vit dans l’incertitude. Les pays qui ont souffert de la dictature, de l’ethnocide, du génocide, de la torture et des assassinats ont besoin de temps pour respecter à nouveau les droits de l’homme. Le monde a changé. Dans de nombreux pays, certains peuples ne se sentent pas encore reconnus. Les peuples autochtones sont les exclus de toujours. Ils essaient de justifier leur raison d’être, de faire respecter leur culture, de se faire entendre et comprendre par l’humanité tout entière. C’est pourquoi l’un des défis à relever au cours du prochain millénaire est d’enrichir la Déclaration universelle pour qu’elle puisse être appliquée partout dans le monde. Je fais partie des peuples autochtones. Ces peuples n’ont jamais été compris, ni reconnus. Aujourd’hui, il faut regarder le monde en face. Des millions d’enfants sont dans la rue, des milliers de femmes sont démunies, des milliers de personnes rêvent d’une vie meilleure. La lutte pour les droits de l’homme est un combat permanent qui exige des sacrifices. Nous souhaitons vivre dans un monde en paix. Nous devons combler l’énorme fossé qui sépare les riches des pauvres. Les Etats doivent répondre aux aspirations des populations, par des programmes sociaux ambitieux. Pour cela, la participation citoyenne est indispensable. Après ces cinquante années, il faut se souvenir des victimes. Il faut également apporter de nouveaux changements pour que la Déclaration universelle soit véritablement respectée à l’échelle des peuples et des individus. Pour cela, les peuples autochtones ont une voix à faire entendre. La Déclaration a été et doit rester une source d’inspiration permanente. Tous les pays du monde doivent s’unir pour lutter contre l’impunité de ceux qui violent les droits de l’homme. Les criminels doivent être traduits en justice. Ainsi, nous pourrons restaurer la confiance des victimes. Les démocraties du monde sont encore trop fragiles. Nulle part, sur cette Terre, ne sont respectés pleinement les droits de la personne. Nous devons être prêts à identifier et à dénoncer les violations quotidiennes des droits de l’homme. »