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Guatemala *

Les Hautes Terres

( 22 déc 02 - 2 janv 03 )

 



Lac Atitlan

A 1500m d´altitude, ce magnifique lac cerclé de volcans offre un spectacle inoubliable, du moins quand le soleil est de la partie. Sur la rive occidentale, San Pedro la Laguna est le théâtre cocasse et pathétique de la concurrence acharnée dans le secteur... religieux. Pas moins de 18 entités religieuses se partagent le salut des quelques 3000 âmes. Pour la plupart évangélistes, elles rivalisent dans la construction de temples et autres lieux de rencontres, dans la composition de chansons à la gloire du Très-Haut, et dans le foutage de gueule. La publicité est même de la partie. Les adeptes de l´église de Béthel ont badigeonné sur les murs de la ville une série de slogans à la gloire de Jésus et se présentent comme ses meilleurs amis. Jésus, l´unique solution. Jésus, l´unique espoir pour toi. Souris, Dieu t´aime. Ainsi que d´étranges fresques où un serpent s´enroule autour d´une épée avec Jésus en dédicace, rappelant un tatouage de motard... un Jésus´ angel !
Les indigènes ont toujours superposé la foi chrétienne à leurs croyances traditionnelles., sans jamais renier ces dernières. Le poids de la communauté a toujours tempéré, voire concurrencé l´emprise du clergé catholique. Il faut alors peut-être chercher dans cette exubérance spirituelle la recherche de retombées plus matérielles. Les méthodes de recrutement des évangélistes n´ont rien à envier à celles des assureurs, vendeurs d´encyclopédies, ou promoteurs d´immobilier en multi-propriété. Des méthodes peu angéliques, mais qui trouvent dans le désespoir du pauvre leur terrain d´ expression. Un phénomène qui témoigne encore une foi, pardon une fois, de l´inadaptation de la doctrine de soumission du clergé catholique, mais aussi de la démission de l´Etat. Si vous pouvez convaincre un pauvre type, qu´en investissant une partie de son temps et de son argent dans votre oeuvre religieuse, il a toutes les chances d´en retirer toutes sortes de bénéfices, alors il deviendra votre fidèle parmi les fidèles et vous pourrez baptiser votre petite entreprise du nom que vous souhaitez, en cherchant dans la bible et au registre du commerce. Temple de l´ Alpha et Omega, Eglise pentecôtiste « Jésus sauve », Assemblée de Dieu, Eglise de Béthel, de Bethania, du Nazaréen, de Dieu E.C., du Prince de Paix, du 7ème jour, Première Eglise Baptiste, Nouvelle Jérusalem, Temple des Roses de Saron, jusqu`à cette étrange Eglise des Agapes. Même les Mormons, avec leur costard cravate, leurs taches de rousseur et leur mètre quatre-vingt-dix, ont pu s´ implanter ici.

San Pedro est également réputé pour ses plantations de café et de cannabis. L´ une et l´ autre de ces activités exhalent des senteurs très particulières, qui donnent au souvenir une trace olfactive tenace. Comme dans le reste du pays, on bute parfois sur le corps inerte d´ un ivrogne, ou plutôt d´ un ivre-mort, car la posture de ces individus évoque telle oeuvre de Michel-Ange. L´ alcoolisme n´ est pas - loin s´ en faut - un fléau spécifique au Guatemala ; mais il prend ici une ampleur dramatique. Quand les hommes boivent, ils le font jusqu´ à perdre conscience et rouler par terre. Il boivent avec froideur, méthode, et surtout sans joie. C´ est l´ alcoolisme du pauvre, celui qui frappe lorsque l´ individu ne peut plus faire face à son existence de souffrances et d´ humiliations, et qu´ il se laisse gagner par l´ échappatoire rapide et bon marché de la gnole. Celle qui ôte conscience et lucidité, comme on éteindrait la lumière pour ne plus voir. Dans ce cercle vicieux, l´ argent versé dans la bouteille plonge le malheureux et sa famille dans une détresse matérielle encore plus profonde, ouvrant la porte au cycle infernal de la dette.
Que les autorités aient pris conscience du problème, cela ne fait aucun doute. Mais alors, pourquoi implanter les antennes des Alcooliques Anonymes sur les places centrales et les avenues les plus passantes ? A Antigua, les A.A. sont situés entre la cathédrale et la mairie, soit les deux bâtiments les plus fréquentés de la ville, dans une magnifique demeure coloniale qu´ on peut même visiter !

Panajachel, toujours au bord du lac Atitlan, est l´un des principaux « spots » touristiques du pays. On peut y admirer le lac sous son angle le plus avantageux. Devant vous s´ étalent trois magnifiques volcans culminant chacun à plus de 3000 m d´ altitude. L´ artisanat y est le plus fin du pays, et j´ ai même envie de dire, du continent.
Panajachel a beau être surnommé "Gringotenango" (le lieu des gringos), nous n´ y avons pas moins passé un réveillon de Noël absolument...unique, seuls dans un restaurant désert dont les promesses de dinde farcie avaient attiré Delphine. Cette nuit fut à ce point mémorable que nous nous endormîmes bien avant d´ avoir pu entonner le minuit chrétien, mais sans doute apeurés par le goût immodéré des guatémaltèques pour les feux d´ artifice. Tout le mois de décembre est consacré à l´ allumage et au "pétage" de toutes sortes de projectiles sonores et traçants. Il est extrêmement dangereux de se balader à proximité de gamins accroupis, car ces derniers sont à coup sûr en plein compte à rebours. La trajectoire mal ajustée d´ une fusée peut à loisir vous friser la moustache, comme cela m´ est arrivé un beau soir (c´ est Christophe qui parle).


Le bus, toujours plus fort

Au delà de Chichicastenango, on sort du Guatemala balisé pour pénétrer dans le coeur du pays Quiché. Sans la logistique touristique, le voyage devient tout de suite plus compliqué. Les bus sont tous d´anciens cars de ramassage scolaire américains repeints de couleurs vives et décorés de colifichets, mais sur lesquels l´inscription School Bus est encore visible. Conçus pour des enfants - certes souvent obèses - ces bus offrent un confort minimaliste car bien entendu on n´a pas besoin d´équipement luxueux pour aller à l´école. Alors quand plus de cent passagers s´y entassent dans une indescriptible cohue, la situation sanitaire devient alarmante. De plus, une loi statistique moult fois vérifiée établit que, lorsqu' un bus est bondé, le nombre d´enfants empilés en couches augmente. Par conséquent, le confort diminue. Le confort diminuant, les enfants sont indisposés et finissent par vomir. Et quand ils vomissent c´est toujours sur mes chaussures... Je me munis généralement de quelques sacs plastique que je distribue autour de moi à la moindre pâleur suspecte, mais une autre loi stipule que lorsqu´un enfant vomit, il commence par projeter son remugle le plus loin possible devant lui, et ne se saisit du sac que dans un second temps afin de recueillir le reliquat, voire de s´essuyer la bouche. Dans le bus, le monde se divise en deux : ceux qui sont debout et valsent dans tous les sens au moindre virage, et ceux qui sont assis et se reçoivent ceux qui sont debout en pleine figure. Bref, si nous pensions avoir tout vu au Pérou, nous voilà détrompés. Comme il est totalement inconcevable d´envisager la moindre pause même pour un voyage de plusieurs heures, la situation devient critique lorsque les gens commencent à se faire dessus. Au début,on veut croire qu´il s´agit uniquement des enfants, mais au nom de la même loi statistique, c´est peu probable, d´autant qu´on est soi-même en proie au syndrome de la vessie stressée qui veut que c´est toujours au pire moment que se déclare l´envie d´uriner. Sur le trajet de Nebaj, nous battons le record du monde de remplissage. Cela me rappelle une vieille devinette : combien d´éléphants peut-on caser dans une 2CV ? Sur un rang de School bus, nous sommes dix, bébés non compris. Pour réaliser cette prouesse, il faut adopter une approche tridimensionnelle et considérer que les passagers se rangent non seulement en tranches, mais aussi en strates.
C´est précisément le moment que choisit le chauffeur pour se distinguer. On note tout d´abord une forte poussée centrifuge dans les virages. Un silence s´installe parmi les guatémaltèques dont le visage se crispe et dont les regards se portent vers les fenêtres, comme pour vérifier que nous sommes encore sur la route. On aperçoit soudain le nez d´un autre bus qui point sur le côté gauche et tente de nous dépasser. L´assistant du chauffeur se met à hurler « dale dale », littéralement « donne-lui » mais qu´en bon français on peut traduire par « mets-lui sa race ! ». A ce stade, plus aucun doute n´est permis. Les chauffeurs de deux bus sont bel et bien en train de faire la course. On comprend que l´enjeu est important car plus personne ne peut descendre et les pauvres au bord de la route restent le bras levé en prenant un double courant d´air, alors que le remplissage extrême est le gagne-pain des chauffeurs. Ce « jeu » se prolonge jusqu´à l´arrivée dans la ville et nous met dans une colère proche de l´hystérie : chaque jour, ces rodéos provoquent de nouvelles victimes, parfois dans d´épouvantables tragédies, comme celle qui avait eu lieu la veille près de Panajachel. « Un véritable carnage, odieux et parfaitement évitable », titrait le journal local.


Nebaj


Nous arrivons à Nebaj, à proximité de la fin du monde. Une bruine persistante enveloppe la bourgade et masque ses alentours. Si la plupart des hommes montrent des signes d´ébriété ou de crétinisme, les femmes arborent de magnifiques tuniques brodées vertes et rouges. Fières et élégantes, elles enroulent autour de leurs épaules de longs châles et dans leurs cheveux d´algébriques coiffes.
Nous « visitons » des fosses communes où seraient ensevelies les dépouilles de centaines de guerilleros et civils, victimes de la répression durant les années 80 et 90. La région a payé un lourd tribut à la barbarie d´Etat, et les orphelinats - soutenus par l´Union Européenne- regorgent de faméliques pensionnaires.
La communication devient délicate. L´espagnol est une seconde langue que peu de gens connaissent et utilisent. Mais au-delà du simple problème linguistique, nous séparent de toute évidence une structure de pensée et une approche logique différentes. Bref, nous avons du mal à comprendre et à nous faire comprendre. Une question simple recevra plusieurs réponses opposées et souvent absurdes. Demander son chemin est peine perdue. Un horaire de bus est un concept flou et flexible. Sous une pluie battante, on vous assure qu´il fait beau et c´est d´ailleurs le moment que choisissent les femmes pour étendre le linge...
Certainement ne sommes-nous pas encore parvenus à nous extraire de notre carcan culturel malgré ces mois de vagabondage. Dans tous les cas, nous nous sentons frustrés et ne pouvons développer des contacts qui se limitent a des questions-réponses brèves et souvent teintées de quiproquo. Me vient en mémoire cette phrase avec laquelle le Che ponctuait régulièrement son Journal de Bolivie à propos de ses relations avec les populations indigènes : « le contact n´est toujours pas établi ». Et encore venait-il proposer la révolution. Nos ambitions, elles, se limitent modestement à comprendre.

Se faire expliquer la guerre par ceux qui l´ont vécue est-il intéressant ? Question sotte à laquelle on ne peut répondre que oui, bien sûr. Cela permet-il de s´en faire une idée précise ? Pas forcément. Si vous recueillez le témoignage d´un français n´ayant eu à souffrir de la deuxième guerre mondiale que les bombardements de l´aviation alliée et n´ayant eu accès à aucune autre information, pouvez-vous vous attendre à une vision globale de ce conflit ? Ainsi, les témoignages que nous entendons nous semblent-ils déroutants. Les explications sur les mouvements de guerilla, l´action de Rigoberta Menchu ou l´actuel président renforcent notre incompréhension. Comment peut-on soutenir que les zapatistes « se battent contre les indigènes », ou ne voir dans Rigoberta qu´une « égoïste qui ne partage pas son argent » ? Comme si les indigènes refusaient de croire à leur possible émancipation et se méfiaient en premier lieu de ceux qui les défendent, surtout s´ils sont du même sang qu´eux. Pourquoi, en outre, le Guatemala a-t-il élu démocratiquement un homme notoirement reconnu comme un criminel de guerre qui a activement soutenu la politique de massacre des populations indigènes et a lui-même des flots de sang sur les mains ?
Invoquer la corruption de l´oligarchie, l´impérialisme yankee et le rôle ambigu de la CIA, même si cela soulage, ne suffit pas à expliquer tous les malheurs de ce pays. On préférerait tellement croire que les peuples opprimés ne sont que victimes alors qu´ils portent souvent en eux-mêmes les germes de leur propre malheur. Sans éducation, les indigènes -majoritairement illettrés - sont incapables de participer au débat démocratique. Leur vote se portera vers le candidat qui offrira des tee-shirts la veille du scrutin. Dans certains cas, comme dans les exploitations agricoles de la côte, les contremaîtres se chargeront de voter pour eux.
Il n´y a pas de liberté sans conscience et pas de démocratie sans connaissance .


31 décembre 2002

La soirée la plus folle de l´année s´est déroulée en trois temps. Tout d´abord un apéritif frugal dans un café internet si bruyant que les boules Quies nous furent d´un grand secours. Il était 17 heures passées, soit plus de minuit en France. Nous nous sommes fait la bise et avons expédié le reste de nos voeux par courrier électronique. Vers 20 heures, crochet vers l´hôtel pour nous pomponner. Je ne change pas de pantalon car je n´en ai qu´un. En revanche j´enfile une nouvelle chemise. Delphine a acheté du rouge à lèvres et met le jean qui sort de la laverie. Elle renonce au collier et se contente d´ouvrir un peu le col de sa polaire, ce qui lui donne un côté glamour tout simplement irrésistible. Nous nous mettons en quête d´un restaurant, ce qui se révèle délicat. Mais oui, tout est fermé. Le restaurant de l´ « hôtel le plus célèbre de la ville » nous sauve. Mais vers 21 heures, les clients américains ont depuis longtemps regagné leurs chambres, et c´est avec difficulté que nous parvenons à nous incruster jusqu´à 22 heures, heure à laquelle ils éteignent les lumières.
Ceux qui sont plus actifs que jamais sont les éclateurs de pétards, lanceurs de fusées et autres gibiers de potence. Réfugiés dans notre chambre, une délicieuse surprise nous attend : TV5 diffuse la soirée de Drucker. Le bonheur. Nous pouvons applaudir Stone et Charden, Rika Zarai, Plastic Bertrand et Umberto Tozzi en duo avec Pascal Sevran. L´émission se termine avant minuit, ce qui nous accable un peu , mais suit un bon film devant lequel nous glissons tendrement vers les ténèbres du sommeil et vers 2003, sans chemise, sans pantalon...


1er janvier 2003


Le jour se lève sur Quetzaltenango et les journaux évoquent l´ important nombre de victimes de cette nuit de réveillon. L´ autre grande nouvelle est l´ intronisation de Lula comme Président du Brésil. On note dans les colonnes guatémaltèques un réel espoir de voir le paradigme du « consensus de Washington » remis en question par un modèle de développement à visage humain, débarrassé de la dictature des marchés. La marge de manoeuvre de l´ ancien ouvrier métallo est des plus réduites, mais son actuelle popularité pourrait lui permettre d´ amorcer les audacieuses réformes dont son pays a tant besoin. Le Brésil est tout à la folie de son année merveilleuse, ayant même nommé ministre de la culture le plus populaire de ses chanteurs.


Quetzaltenango (dite Xela)

Les alentours de Xela réservent bien des surprises. A Zunil tout d´abord, où au gré d´une visite de marché nous tombons nez à nez avec un cortège funéraire haut en couleurs. Les femmes arborent leurs plus éclatantes tuniques rouges et violettes alors que les hommes au chapeau blanc entourent le cercueil promené dans le village au rythme des trombones. Petit à petit, des individus se détachent du groupe et s´éloignent en zigzagant. Une forme inerte est enroulée dans un drap et évacuée par des âmes charitables, mais il ne s´agit pas du héros du jour. Des fous rires fusent de l´assemblée. Il apparaît alors clairement que ces braves gens sont complètement bourrés. C´est à la fois le spectacle le plus cocasse et le plus beau que nous ayons vu depuis longtemps. L´exubérance des couleurs, le masque grimaçant des pleureuses, l´éclat des cuivres, l´odeur du maïs, les volutes d´encens, la rumeur éléphantesque des tambours, les hoquets des ivrognes, le soleil sur l´église, l´ombre des ruelles, le chemin de la mort, tout se mélange et se dissipe dans la prunelle de nos sens.

Momostenango, bourgade de quelques milliers d´âmes, frissonne chaque veille de nouvel an d´une cérémonie peu commune : la ronde des diables. Sur la place de l´église, deux orchestres se font face, se partageant l´espace géographique, mais en malaxant l´espace sonore à grands coups de "marimba". Vers les 15 heures, les diables bondissent des ruelles avoisinantes. Ils bondissent en fait poussivement, lestés par leur lourd costume de poils, cornes et cartons, ainsi que par quelques antécédents éthyliques. Pendant plusieurs heures, ils vont se trémousser, fourche dans une main et bière dans l´autre sur le rythme... endiablé des musiciens assoiffés. Interrogés, ils déclareront ignorer d´où peut bien venir cette étrange tradition, mais nourrissent à son égard un enthousiasme résigné. L´ivrognerie est poussée à l´extrême et c´est toute la ville qui vacille et s´effondre dans d´immondes rots, alors que les gamins ont allumé des chapelets de pétards, et que nous nous éloignons prudemment comme le soleil décline.

Si la Russie nous avait laissé l´impression d´un pays où la vodka était une passion nationale, les mots font défaut pour décrire l´alcoolisme guatémaltèque. Notez bien que nous ne leur jetons pas la pierre. Mais dans nos pays tempérés, lorsque l´un de nous tombe, un ami sort de l´ombre pour le ramener à la maison. Ici, les pauvres gars marinent dans leurs excréments et leur vomi à même le pavé, sous les regards blasés des passants qui les enjambent et parfois leur marchent dessus.

 

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