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Le Pays Gaucho: *

Uruguay - Rio Grande do Sul - Misiones

( 1sept - 13 sept 02 )

 



Uruguay


Pour visiter l'Uruguay, vous prendrez soin de vous munir d'un bon guide pratique. Pour cela, vous arpenterez les rues de Buenos Aires et notamment le quartier Corrientes, plus forte concentration de librairies de l'Amérique du Sud. Vous chercherez fébrilement du regard, puis du bout des doigts, si rien de s'est glissé entre Turquia et Venecia, et partout vous finirez par vous heurter au regard désolé du vendeur en entendant des arguments comme "Mais l'Uruguay ici, tout le monde connaît, pas besoin de guide...";. Après une cinquantaine de tentatives, nous devrons nous rendre à l'évidence: il vaut mieux se renseigner sur l'Uganda (collection Ulysse Edition 2002, 25 Pesos, en promotion) dans cette métropole qui envoie pourtant chaque année des centaines de milliers de touristes sur les plages de son voisin oriental! C'est donc avec un bagage culturel léger que nous quitterons les portègnes, leur nostalgie, leurs problèmes économiques, et leurs churrasquarias.

Pour traverser le Rio de la Plata, on emprunte une navette fluviale à grande vitesse, le Buquebus, moderne et confortable avec sa moquette épaisse, sa cafétéria, et sa boutique hors taxe. Au milieu de l'immense estuaire, seule la couleur de l'eau - légèrement brunâtre - trahit la fluvialité. Mais lorsque le regard s'élève, il se perd au loin dans toutes les directions comme en plein océan. Pour luxueux qu'il soit, le Buquebus a une étrange façon de diffuser les oeuvres cinématographiques. Les écrans se trouvent au milieu de la cabine, c'est-à-dire qu'il faut obligatoirement se placer à l'arrière pour en profiter. Oui mais voilà, les hauts parleurs se situent à l'avant, et les deux parties sont séparées par la cafétéria.A l'arrière, vous voyez sans entendre; à l'avant, c'est le contraire. Au moment de réserver sa place, il faut prendre soin de demander la programmation. A l'avant pour Amadeus, à l'arrière pour les Temps modernes. Oui, mais que faire pour Grease...?

L'arrivée à Montevideo laisse perplexe. L'officine du tourisme propose exclusivement des renseignements sur... Buenos Aires.
- Mais nous venons de Buenos Aires!
- Je sais Señor, c'est un problème...
Lorsque vous aurez réussi à vous faire communiquer le seul nom d'hôtel lui venant à l'esprit, vous demanderez comment vous y rendre:
- En taxi, Señor
- Parfait, et où puis-je changer mes pesos argentins?
- On ne peut pas, Señor, il n'y a pas de bureau de change.
- Je ne peux donc pas payer le taxi, c'est-à-dire que je ne peux pas prendre de taxi, et donc pas me rendre à mon hôtel!
- Je sais, Señor, c'est un problème...

Il serait injuste de réduire nos premières impressions à ces échanges un peu vains. Ce pays n'est pas le phare du monde et ne prétend nullement l'être. Les gens sont d'un naturel affable et tranquille. La seule chose qu'on peut légitimement leur reprocher est de parler espagnol avec un accent absolument terrifiant, encore plus chuintant que celui de Buenos Aires. Et cela chuinte à une vitesse vertigineuse qui nous laisse perplexes face aux demandes les plus anodines.
- Cho cha los chevo, demande le garcon en montrant les assiettes vides à la fin du repas?
- Cha, lui répondons-nous au bout d'un certain temps de réflexion!

Mais ces désagréments ne pèsent pas lourd face aux monstrueuses pièces de filet qui vous rappellent que ce pays accueille davantage de bovins que d'êtres humains. Nous n'oublions pas non plus quelques bonnes surprises du côté des vins rouges, avec un certain Juanico Tannat de bonne facture (pour le cas -assez improbable- où vous en trouveriez chez Nicolas).

Objectivement, Montevideo possède un charme que nous qualifierons de discret, et qui n'est pas sans rappeler certaines villes fluviales ex-sovétiques comme Dniepropetrovsk. La déambulation dans les rues , quoique possible, ne suffit pas à remplir une journée que nous devrons achever au cinéma car le principal musée de la ville est fermé pour... inventaire. C'est une excellente comédie danoise - italiano para principiantes- qui nous laissera le meilleur souvenir de cette capitale.

Si vous cherchez l'origine du nom de la ville, le guide - que vous avez fini par trouver sur place- vous raconte qu'un des hommes de l'équipage de Magellan se serait écrié en arrivant dans les parages: "Monte Vide eu"(en portugais bien sûr !). Imaginez la vigie des pirates d'Astérix en train de s'exclamer : "Une montagne vu j'ai" et qu'on décide d'appeler ainsi, plusieurs décennies après, la ville qui s'élèvera à peu près à cet endroit. Sachant que l'équipage de Magellan a, soit péri dans des tempêtes, soit été dévoré par les cannibales, soit est rentré épuisé chez lui, il me semble peu sérieux de prétendre que cette phrase ait été historique au point que l´ anecdote se transmette de génération en génération, et entre des gens de langues différentes. S'il fallait baptiser les lieux au moyen des remarques des vigies, beaucoup s'appelleraient simplement "Terre", et quelques-uns "Les gau, les gau-gau".

L'uruguayen moyen possède deux mains : dans la droite, il tient le maté et de l'autre le thermos. Le maté ou yerba maté est une herbe dinamophore (c'est-à-dire énergétique) que l'on dispose dans une petite calebasse. On y ajoute l'eau chaude du thermos et on l'aspire au moyen d'une pipette de métal. Les gens en consomment à toute heure et dans toutes les positions. Cela coupe la faim et donne de l'ardeur au travail dit-on. Mais on entend des grands schleurps, on entend des grands schleurps...

Abordons maintenant notre traditionnelle rubrique "A quoi ça sert ?". Pour comprendre à quoi sert l'Uruguay, il est nécessaire de rappeler que le traité de Tordesillas qui séparait le continent entre portugais et espagnols a - en particulier dans ce qu'on peut appeler le Pays gaucho, Uruguay et actuel Rio Grande do Sul - été parachevé par une longue série de conflits frontaliers. A la décharge des portugais, on peut en effet remarquer que selon la logique du traité, si le Mato Grosso est brésilien, pourquoi pas l'Uruguay, qui se situe plus à l'est ?! Les habitants de ce que l'on appelait la "Banda Oriental" ont d'ailleurs joué sur la rivalité des deux puissances régionales, plus les anglais, pour s'affirmer comme une entité politique à part entière. Mais pour répondre à la question "`a quoi ça sert ?", disons que cela permit aux anglais de disposer d'une base arrière pour contrôler l'accès au Rio de la Plata. Rappelons que l'Angleterre de l'époque était la super puissance et qu'après la bataille de Trafalgar, la mer était à eux. Ils pouvaient donc se permettre de créer des états rien que pour ennuyer d'autres puissances (franchement sur le déclin en ce qui concerne l'empire espagnol). Des états tampons, les anglais en ont fabriqué en série. Celui-ci a plutôt bien fonctionné, aboutissant à un pays -certes ridicule dans ce continent géant- mais économiquement prospère, et au palmarès footballistique flatteur. Mais en basse saison, sous un ciel plombé et face au vent glacial venant du Sud, l' Uruguay ne pouvait être qu' une étape -certes curieuse - sur la route de l' immense Brésil.

Rio Grande do Sul (Bresil)

Un passage express a Porto Alegre ne nous a pas permis de vérifier si cette ville méritait sa réputation mondiale dans le progrès social. Ce que nous avons en revanche pu vérifier, c' est qu' une étrange malédiction nous pousse dans les villes pendant les jours fériés. Cette fois-ci, il s' agissait de la fête de l' indépendance, le 7 septembre. Nous avons toutefois pu expérimenter un nouvelle façon de se suicider: le rodizio de filets. On connaissait le rodizio tout court, concept de repas à prix unique où le buffet de crudités est à volonté et les viandes... à discrétion! Les serveurs abordent périodiquement votre table avec une immense brochette; vous en prélevez le morceau que vous souhaitez. Un petit disque à deux faces est disposé sur la table. Du côté vert, vous souhaitez encore de la viande; côté rouge c' est basta così, ou plutôt basta assim.
Le secret de ce genre de pratiques culinaires est de savoir dire non, et de manger lentement . Le novice se jette avidement et sans distinction sur tous les plats et cale fatalement au bout d´une demi-heure à peine. Le pro résiste à la précipitation et aux merveilleuses pièces car il sait qu´elles reviendront. Il dure longtemps, beaucoup plus longtemps. Ce restaurant-là proposait une surenchère par rapport aux excès généralement en vigueur: 18 sortes de filets différents envahissant votre assiette de façon itérative , aléatoire, et surtout illimitée. Grâce à nos précédents voyages dans ce glouton pays, nous avons appris à maîtriser les bases de l´art subtil de l´empiffrage, mais ne pouvons nous empêcher une pensée émue pour le touriste imprudent que le rodizio sans modération peut gravement endommager sinon tuer.

La campagne du Rio Grande do Sul est de toute beauté sous un soleil enfin généreux. Elle rappelle les ondulations et couleurs du pays basque. On y aperçoit déjà la terre rouge si caractéristique de l´intérieur du continent en traversant des villages aux noms germaniques - Nova Hamburgo, Teutônia - et aux inscriptions en lettres gothiques. Dans les rues se baladent les gauchos aux bottes façon Santiag´, pantalon bouffant, chapeau rond et favoris généreux. La yerba maté y fait l´objet d´un culte aussi assidu qu´en Uruguay. On est loin du Brésil de cartes postales avec samba et mulâtresses nues. Ici, le brésilien est blanc et écoute de la musique "do campo", version à peine tropicalisée de la country. Les artistes de ce genre musical évoluent toujours en duo: celui à la guitare sourit béatement pendant que l´autre fronce les sourcils en récitant de pathétiques complaintes où il est question d´amour trahi et de bétail volé. Leurs chemises à carreaux rappellent Charles Ingles dans la petite maison dans la prairie, mais avec la cravate à glands en plus.




Misiones

En franchissant le Rio Uruguay, on pénètre dans une langue de terre, une espèce de Mésopotamie verte et plate délimitée par le Rio Iguazu au Nord. C´est la province des Misiones. On entre dans l´espace Guarani. Oh, bien sûr, il reste peu de choses de ce peuple en Argentine, mais ils demeurent majoritaires dans le Paraguay voisin.
La visite des ruines de ces fameuses missions, et en particulier celle de San Ignacio, laisse un goût amer. Quelque chose comme le dégôut face à l´inépuisable machine à broyer les initiatives que représentent les Etats, avec leur politique et leur raison. Comment ne pas voir dans ces exemples passés un kaléidoscope du présent, avec le besoin irrépressible de détruire qui anime les hommes de ce siècle. La thématique du bien et du mal chère à la contre-réforme et le bon droit d´évangéliser par le fer et le feu trouvent dans la politique américaine d´ aujourd´hui une descendance fidèle.

Sans pour autant changer de latitude, le climat est désormais tropical, humide, et c´est avec soulagement que nous rangeons les polaires, peut-être définitivement. Autre signe des climats, des maladies inhabituelles se font connaître : Delphine ne parvenait pas à se souvenir où elle avait pu se cogner la tête de cette façon. Sur le sommet de son crâne, généralement très exposé aux gonds, bords de fenêtres et aspérités en tout genre, une belle plaie exprimait quotidiennement un pus coloré et généreux. Mais après quelques jours de compresses syntholées, il apparaissait par trop évident que la blessure s´était infectée. Nous partîmes donc faire le tour des pharmacies afin de recueillir les avis éclairés. Pour être complet, rappelons que quelques jours auparavant, une "pharmacienne" uruguayenne nous avait juré qu´elle n´"avait pas le droit de regarder les crânes". Mais à San Ignacio de las Misiones, on connaît la charité ; la brave employée eut tôt fait de promener son oeil expert et diagnostiquer : c´est la Ura ¡ C´est une mouche. Elle a pondu dans ta tête... Rassurée, Delphine se rend au poste sanitaire le plus proche pour s´entendre confirmer l´étrange diagnostic. La Ura, dont le nom scientifique est Myasis, dépose effectivement ses oeufs sous le cuir chevelu. Quelques jours plus tard, un ravissant asticot se développe. Il grandit à l´intérieur, seuls dépassent ses organes respiratoires. Le problème, c´est qu´en se développant, il dérange son hébergeur, ce qui nous amène à la conclusion que ce type de cocooning n´est profitable pour personne. Impossible d´imaginer que l´être humain ne finisse par prendre des mesures contre la larve. C´est la mouche qu íl faut blâmer, car elle n´a pas su faire la différence entre une toison de buffle et la délicate toison de mon épouse. Quant aux dites "mesures", elles s´avèreront assez longues et douloureuses, puisqu´il nous faudra chercher une clinique privée de grand matin (l´hôpital public étant engorgé) et tirer du lit le médecin de service - un gynécologue obstétricien de petite taille et au poil dru. L´opération fut - aux dires de l´intéressée- une véritable boucherie, "cela pissait le sang"; déclara-t-elle à la presse qui l´attendait dans le hall (car la presse en question a horreur des hôpitaux et tourne de l´oeil rien qu´en en respirant l´odeur).


Repères

Les missions jésuites

Enfreignant la ligne éditoriale fixée par Christophe, je me suis inspirée très largement du Lonely Planet Brésil et du Guide du Routard Argentine pour vous conter l'histoire des Misiones que vous connaissez sans doute en partie pour avoir vu l'excellent film de Roland Joffé.

En 1608, le gouverneur de la province espagnole du Paraguay confia aux jésuites - arrivés au Brésil dès 1549- le véritable rôle d'administrateurs d'une vaste région qui comprenait des parties du Paraguay, du Brésil et d'Argentine. Il espérait par là contraindre les portugais à respecter le traité de Tordesillas -qui en 1494 avait délimité les frontières entre les deux puissances-, mais aussi libérer les Indiens du système de "l'encomienda"; permettant aux exploitants de prélever massivement dans ces populations de "bons sauvages" la main-d'oeuvre qu'ils jugeaient nécessaire. En 1609 fut donc fondée la première mission.

Entre 1620 et 1630, face à l'excellente disposition des Indiens -préférant l'endoctrinement des jésuites à la servitude chez les espagnols ou à l'esclavage chez les portugais-, le nombre de missions ne cessa de croître. Le territoire jésuite, alors trop étendu, ne pouvant se défendre contre les bandeirantes portugais, des milliers d'Indiens furent capturés et un grand nombre de missions furent détruites ou abandonnées ; l'activité se recentra sur 30 missions. Armés par les jésuites, les Indiens guaranis , redoutables guerriers, finirent cependant par écraser les portugais en 1641 -lors de la bataille du Rio Mborere- et les firent renoncer pour plusieurs années à leurs attaques mercenaires.

Entre 1700 et 1750, les missions connurent leur véritable âge d'or, regroupant alors plus de 150.000 Indiens quand Buenos Aires n'était encore qu'un village. Elevage, culture de la yerba mate, tissage et artisanat assuraient à l'ordre des jésuites et aux Indiens une énorme prospérité économique. Un système de propriété collective, faisant penser à un "communisme chrétien";, était en place : à chaque famille étaient attribuées une abambae (propriété de l'Indien) cultivée pour subvenir aux besoins de ses membres, et une tupambae (propriété de Dieu) travaillée pour la communauté (impôts, troc, ventes). Ces cités en miniature, construites autour d'une église, avec bibliothèque, fonts baptismaux, cimetière et dortoirs, devinrent des centres culturels, intellectuels et religieux. Un curieux mélange de baroque européen et d'art, de musique et de peinture guarani vit le jour. Une forme écrite du tupi-guarani fut élaborée et, dès 1704, on publia des oeuvres dans cette langue sur les premières presses d'Amérique du Sud. Les missions étaient autogérées, c'est-à-dire que leur gouvernement était exclusivement assuré par les Indiens, jusqu'à l'exécution de la justice- sous la surveillance des jésuites néanmoins.

Les relations entre la nation jésuite et le Vatican se tendirent au fur et à mesure du développement des missions ; cet Etat dans l'Etat commença d'inquiéter les rois espagnols. Bientôt, les Bourbons succédèrent aux Hasbourgs ; à la tête du royaume, Philippe V fut remplacé par son fils débile et borné, Ferdinand VI, qui, manipulé par son épouse portugaise, signa le traité des Limites qui donna au Portugal le droit d'annexer une grande partie du territoire des Missions depuis longtemps convoité. Puis fut donné l'ordre d'expulser les prêtres jésuites, ceux-ci furent d'abord chassés du royaume portugais puis de France et enfin d'Espagne. Les Indiens recurent à leur tour l'ordre de quitter leurs missions ; ils se révoltèrent en masse et s'allièrent avec leurs frères "infidèles"(non convertis), mais après des mois de guérilla, la guerre guaranitique (ainsi nommée) s'acheva en 1756 à Cabayate dans un bain de sang. On raconte qu'en l'espace d'une heure 1.300 indiens furent massacrés par l'artillerie espagnole, celle-ci n'essuyant que 4 victimes. Les indiens chrétiens furent impitoyablement chassés, retournant vivre dans la forêt ou déportés à l'Ouest. L'administration des missions passa aux mains du gouvernement colonial ; les communautés survécurent jusqu'au début du XIXème siècle où elles furent détruites par les guerres d'indépendance, puis abandonnées.

Aujourd'hui ne subsistent que des ruines, très belles, déclarées Patrimoine Mondial par l'Unesco en 1984. En les arpentant, nous ne pouvons que déplorer l'échec de ce modèle qui parvint à introduire la culture occidentale sans pour autant décimer la population indienne ni anéantir sa culture et sa langue. Mais sans doute ce respect des Droits de l'Homme faisait-il déjà désordre dans ce continent et menacait-il de se propager telle la peste...

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