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Cuba *

"Le long lézard vert"

( 14 fév-20 mars 03 )

"Sur la mer des Antilles
(qu'on appelle aussi Caraïbe)
battue par de fortes vagues
et ciselée de tendre écume,
sous le soleil qui la poursuit
et le vent qui la repousse,
chantant des larmes plein les yeux,
Cuba navigue sur la carte:
un long lézard vert,
aux yeux d'eau et de pierre."

Nicolás Guillén




Repères : Cuba ou le système D


Hier, nous avons dû descendre de notre "taxi" et parcourir 400 mètres à bicyclette pour franchir un barrage de gendarmes avant de remonter dans la vieille lada qui nous amenait au Castillo del Morro. Aujourd'hui, une femme sympathique nous a "livré" notre déjeuner sur la plage de Maguana avant de s'enfuir comme une voleuse pour échapper à la police : si l'on vous demande d'où proviennent ces langoustes, vous ne savez pas... Demain notre logeuse nous avouera : surtout, ne dites à personne que vous dînez ici, je n'ai pas la licence gastronomique ou tremblera car les inspecteurs rôdent dans le quartier et qu'elle ne déclare qu'une des deux chambres qu'elle loue. Hier, nous avons dégusté des crevettes dans le patio de notre « casa particular » (chambre d’hôte) alors que ces crustacés sont réservés aux restaurants d’Etat, Christophe fumant un cigare « volé » par un cubain à son employeur et revendu dans la rue. Plus tard, nous enverrons un message électronique depuis un ordinateur « emprunté » ou « tombé du camion » si vous préférez.
A Cuba, tout voyageur indépendant est témoin de la grande pantalonnade qu’est devenue la survie au quotidien dans ce système économique de transition, qualifié aujourd’hui de « socialisme de marché ».

Comment le pays en est-il arrivé là ? En prenant quelques raccourcis que j’espère vous m’autoriserez, je présenterai les choses ainsi, en commençant un certain 1er janvier 1959 où triompha la Révolution menée par les désormais mythiques Castro, Guevara et autre Cienfuegos. Lorsqu’ils renversèrent la dictature de Batista , les rebelles héritèrent d’un pays où le niveau de vie était extrêmement bas, le chômage élevé et les principaux secteurs économiques sous monopole des américains. Au lendemain de la Révolution, les difficultés économiques s’aggravèrent encore en raison de la fuite des capitaux, du départ de nombreux techniciens à l’étranger et à la baisse du cours du sucre, principale richesse de l’île. Dès 1959-1960, une série de réformes visa le développement de l’instruction, l’amélioration du système de santé publique, la collectivisation des terres, la nationalisation des compagnies de téléphone et d’électricité, celle du logement locatif, des banques et principales autres grandes entreprises. En 1963, une seconde réforme agraire étendit à 2/3 la proportion des terres arables détenues par l’Etat ; en 1968, les petites entreprises étaient à leur tour nationalisées, le travail indépendant et le commerce privé étant dès lors interdits. Dans un même temps, les relations cubano-américaines se détérioraient avec -dès 1961, un embargo commercial total décrété par les Etats-Unis- au profit de celles nouées avec l’URSS. Ainsi, de façon d’abord chaotique et désorganisée puis de manière plus systématique, l’économie de Cuba s’est développée sur fond de planification - souvent centralisée et arbitraire- et d’aide soviétique massive sous forme notamment de subventions à travers la surévaluation des exportations cubaines. Le régime prit conscience dans les années 80 des limites introduites par le système soviétique - la qualité étant sacrifiée au profit de la production - et entreprit un processus de « rectification » qui fut, hélas, brutalement interrompu par l’effondrement en 1989 du bloc communiste d’Europe de l’Est. En août 1990, Fidel décréta le début de la « période spéciale en temps de paix » qui devait durer 5 ans… mais est toujours en vigueur. L’objectif était de permettre au pays de sortir de la situation catastrophique où l’avait plongé son extrême dépendance vis-à-vis de l’URSS en imposant une certaine austérité : investissements publics ralentis ou stoppés selon les secteurs, fermetures d’usines, instauration de coupures de courant et suppression de nombreux transports en commun pour réaliser des économies d’énergie … Les américains en profitaient alors pour resserrer leur étau sur Cuba, durcissant encore leur embargo…

1993 fut un point de rupture pour l’île. En effet, Fidel, en autorisant les cubains pour la première fois à détenir des dollars, laissait entrevoir les changements qui suivirent : autorisation d’ouvrir un compte bancaire en devises fortes, ouverture d’une centaine d’activités commerciales aux travailleurs indépendants, imposition sur les revenus et les bénéfices réalisés en dollars, ouverture du pays au tourisme, autorisation pour les entreprises étrangères de gérer leurs intérêts sur le territoire cubain sans passer par un partenariat avec une entreprise publique (l’Etat conservant cependant le contrôle de la main-d’œuvre), fermiers privés autorisés à vendre leurs surplus sur les marchés paysans… Mais, ces réformes qui visaient à garder une chance de préserver le socialisme de marché, donnèrent lieu à la réapparition d’un système de classes - tant combattu par la Révolution -, les cubains possédant des dollars et les autres, et à la naissance d’un marché noir généralisé et de toutes les déviations associées. L’introduction d’une certaine dose de secteur privé - certes extrêmement taxé et fortement contrôlé- a bouleversé un système qui se maintenait tant bien que mal : les salaires de la majorité des cubains, versés par l’Etat en pesos (monnaie nationale), permettaient de vivre correctement lorsque les prix des biens de consommation étaient sous le contrôle exclusif de l’Etat ; ils sont désormais insuffisants pour subsister dignement. L’Etat pourvoit toujours à l’éducation et à la santé - qui demeurent gratuites- ainsi qu’aux biens de première nécessité (lait, sucre, riz, haricots, sel, œufs notamment) à travers une carte de rationnement ou à des prix subventionnés ; les produits rationnés sont vendus dans des magasins d’Etat -souvent vides- à des prix en pesos identiques depuis des années ; les mêmes articles en vente sur les marchés sans carte de rationnement coûtant environ 20 fois plus cher . Mais la pénurie et la spéculation ont rendu quasi inaccessibles les autres produits de consommation.
Et la course au dollar, douloureuse, est devenue effrénée. Le voyageur, pris en otage, en fait souvent les frais : mendicité, harcèlement, arnaque ou fausse amitié, tout est bon pour vous arracher un précieux billet vert. La prostitution quant à elle ne se cache pas et combien de touristes, hommes ou femmes, vieux et laids, se pavanent-ils en jeune et svelte compagnie ?
Comment blâmer ces actes désespérés lorsqu’un salarié gagne en moyenne 11 dollars par mois -un médecin expérimenté touchant lui 20 dollars- alors que désormais un savon coûte 0.4 $, un litre d’essence 0.9$ ou une paire de chaussures pour enfant 5$ ?
Dans ce contexte, le tourisme est devenu une priorité de l’Etat, via les complexes gigantesques qui fleurissent sur les magnifiques côtes de l’île. Et les particuliers cherchent à ramasser les miettes de cette industrie juteuse : en louant une chambre -quitte à entasser sa propre famille-, en transportant des touristes dans sa voiture déglinguée au risque d’être arrêté, en volant son entreprise et en l’avouant humblement : « tout le monde ne fait-il pas pareil ? » Et combien d’avocats, enseignants, architectes, ingénieurs ont-ils préféré se détourner de leur profession pour ouvrir un « paladar » (restaurant privé) par exemple ?

Est-ce à dire que nous n’avons rien trouvé de positif dans le système cubain ? Que nenni !
Tout d’abord, personne ne souffre de la faim, n’est sans logis ou ne manque de soins. Hygiène et propreté sont la règle. Enfin, et surtout, la population est très largement éduquée. Quel voisin latino-américain peut-il en dire autant ?
Quelques chiffres : avec une mortalité infantile de seulement 7.1%o, un des pourcentages les plus bas du monde, et une espérance de vie de 75 ans, le système de santé cubain est sans conteste le plus performant du continent, et désormais existent des centres de « tourisme de santé » (rappelez-vous le dernier James Bond…). Avec un taux d’alphabétisation de 96%, Cuba se trouve à la tête des pays en voie de développement. Et il est frappant de constater l’ouverture d’esprit des cubains qui, bien que pour une immense majorité n’ayant jamais quitté l’île -voire leur province natale-, sont capables de porter un regard critique sur l’ordre du monde, de communiquer dans un anglais convenable ou de parler cinéma et littérature…
Il est également étonnant de constater que les cubains ne se départissent jamais de leur bonne humeur : la tuyauterie de la maison est en ruine -impossible de trouver une pièce de rechange-, la peinture du salon n’est qu’un vague souvenir, 3 kilomètres séparent le lieu de travail du domicile qu’il faudra parcourir à pied ou en faisant du stop, la ménagère patiente 2 heures -peut-être en vain- pour obtenir du détergent, une place d’avion Baracoa-La Havane doit s’acheter un an à l’avance, le magasin de photos du coin ne vend que des cigares, une coupure de courant survient pendant la nuit interrompant le ventilateur ou pire pendant la telenovela, les jeunes mariés doivent cohabiter avec les parents voire grands-parents, rien n’y fait, les cubains gardent le sourire et la volonté de se battre. Débrouille, générosité et solidarité leur permettent de supporter fièrement les mille tracas du quotidien… Héritage de cette révolution dont nous gardons tous la nostalgie et la frustration ?

bonne parole

  ton exemple vit, tes idees perdurent

Impressions : Le long du "lézard vert"

Cuba devrait s’approcher comme un problème scientifique. On souhaiterait laisser derrière soi l’accumulation de préjugés liés à ce pays singulier qui - pour le meilleur et pour le pire- ne laisse personne indifférent.
Mais ce n’est pas facile, car il faut pour cela se défaire de ses sensibilités politiques hexagonales qui magnétisent fortement la balance des mérites de la révolution cubaine. Le fait que le poster du Ché Guevara ait - ou non - orné sa chambre d’étudiant ne doit pas être négligé, pas plus que cette étrange faculté de réciter de mémoire les paroles de la chanson « Aqui se queda la clara, la entrañable transparencia de tu querida presencia, Comandante Ché Guevara ». Car s’il y a bien longtemps que nous ne voyons plus dans le profil grec de Fidel Castro l’avatar tropical de Socrate, et encore moins le bienfaiteur de son propre peuple, nous ne pouvons le dépouiller totalement de cette rente d’indulgence dont jouissent ceux qui nous ont un jour fait rêver.

En ces temps troublés où l’Amérique triomphante impose un ordre mondial qui voue aux gémonies ceux qui osent faire entendre une voix différente, on gagne à s’attarder sur le problème cubain. Depuis plus de 40 ans, ce minuscule Etat tient tête au géant voisin et paye très cher cette insolence. Nul doute qu’un jour prochain l’ oncle Sam finira par se débarrasser de ce caillou dans sa botte. Alors s’il reste peu de temps avant l’inéluctable, penchons-nous ensemble sur le sort de Cuba, sublime et ultime étape de ce voyage.


Sous nos yeux fatigués par le voyage se déroule un spectacle aux airs de déjà vu. Oui, tout ce qui nous entoure semble bâti par les images que nous avons nous-mêmes charriées. Tout se conforme gracieusement à l’imaginaire : la chaleur des couleurs, la générosité des formes, les décors années 50, les Chevrolets rutilantes, les vieux noirs torse nu, barreau de chaise aux lèvres, et bien d’autres merveilles encore.
La nouveauté, c’est l’odeur où dominent les émanations de carburant trafiqué aux prises avec les moteurs hétéroclites, qui dotent les routes et le pays tout entier d’un arrière-plan olfactif des plus âcres mais auquel on finit par s’habituer. Les senteurs du tabac sont là, elles aussi à travers la brume bleutée qui plane sur les ruelles de la vieille Havane. Et puis, au hasard d’un souffle de vent, s’immiscent les émanations du café que les ménagères torréfient dans de vastes marmites.

Nos premières journées sont consacrées à une molle déambulation dans la Havane en compagnie de Pierre et Florent qui nous ont rejoints quelques jours. Le soleil généreux fait reluire les belles américaines et impose le port du bob aux hordes européennes venues prendre ici leur thérapeutique ration hivernale de photons. Le centre-ville en pleine rénovation s’impose comme une star dans la catégorie ville coloniale. C’est peut-être même la seule grande ville coloniale des Amériques, si l’on considère que les autres ne sont que des musées urbains. En effet - mais pour combien de temps encore- la vie continue sur le pavé centenaire, dans les patios et les palais aux couleurs ocres et aux gracieux volumes.

La publicité est absente des murs et des médias, sauf celle qui concerne la révolution et la « bataille des idées, plus noble des batailles ». Les rues sont peu encombrées par les rares voitures. En revanche, piétons, cyclistes, cavaliers et brouettes se bousculent dans un espace où le muscle a repris la place laissée vacante par la pénurie du fétide carburant. Le touriste se faufile dans une forêt de mains qui se tendent dans l’espoir de glaner les précieux dollars dont Cuba ne peut plus se passer. Etrange paradoxe de cette société résolument tournée contre l’impérialisme nord-américain et qui ne survit plus que par l’irrigation du billet vert dans ses veines ouvertes. Du coup, cette pression peut paraître intolérable aux visiteurs et nombre d’entre eux n’auront de cesse de fuir cette rencontre déséquilibrée et mercantile.
Le tourisme n’est autorisé que depuis une dizaine d’années, mais il n’est encouragé qu’à travers le circuit officiel (hôtels, restaurants et transports de l’Etat). Ce secteur est le dernier dans lequel on s’attendrait à voir des fonctionnaires à l’œuvre, mais c’ est pourtant ce qui se passe, avec un résultat aussi négatif que prévisible sur la qualité des services proposés. Il n’est pas exagéré de dire que le touriste n’est pas considéré comme un être humain mais comme un porte-monnaie et que le personnel touristique s’apparente à une armée de percepteurs acariâtres.
Le gouvernement a encouragé le développement de vastes ghettos touristique -Varadero, Guardalavaca, Cayo coco- où les charters déversent quotidiennement leur flot de vacanciers bedonnants qui seront accompagnés pendant tout leur séjour par leur guide polyglotte à l’humour consensuel, leur bus climatisé et l’orchestre déprimé d’enchaîner ses rengaines.

Après la Havane, nous filons vers l’ouest et la région de Pinar del rio, couverte de feuilles de tabac, qui laisse apparaître les collines , puis les curieux "mogotes" -de la vallée de Viñales : une succession de pains de sucre verts posés sur la terre rouge. C’est le cadre que nos amis ont choisi pour reposer leur carcasse fatiguée que les tours de Buttes-Chaumont ne parviennent pas à toujours à entretenir. Quelques jours plus tard, nous poursuivons toujours plus à l’ouest alors que Pierre et Florent reprennent en traînant les pieds le chemin de l’Europe. Maria la gorda (la grosse Marie) est le nom d’une baie perdue à l’extrémité de l’île où un petit centre hôtelier accueille les passionnés de plongée. L’eau translucide laisse découvrir une incroyable succession de falaises, grottes et tunnels sous-marins séparés du rivage tout proche par d’étonnants champs de corail noir.
A partir de cette date, tournant résolument le dos au circuit officiel, nous logerons exclusivement chez l’habitant. Cette formule se révèlera une extraordinaire chance de pénétrer au cœur de la vie cubaine et nous donnera l’illusion de troquer un temps l’habit de touriste pour celui -plus élégant- de l’invité. Les étapes sur la route de l’est seront désormais autant de rencontres enrichissantes.

Trinidad est peut-être la plus belle de toutes les villes coloniales. Elle garde encore toute son authenticité malgré une pression touristique croissante. Nous logeons dans un espèce de nid d’amour dominant les toits du centre-ville. De l’immense terrasse, nous regardons tomber le soir un cocktail à la main, alors qu’en contrebas se croisent inlassablement les Buick, coco-taxis, les attelages bariolés et toutes les variantes de l’imagination pratique cubaine.

C’est à regret que nous nous arracherons à notre écrin de tuile et de palme pour rejoindre Camagüey puis Bayamo, point de départ des sentiers de la sierra Maestra. Nous accomplirons le pèlerinage sur les traces des guérilleros héroïques dont ces montagnes servirent de base arrière pendant près de deux ans avant d’engager leur irrésistible progression vers la capitale. C’est au milieu d’une végétation luxuriante que s’incrustent les cabanes du bucolique Etat Major. Nous nous asseyons à la table de commandement, passons le doigt sur la poussière des meubles du jeune commandant en chef rebelle, et accédons même aux latrines jadis fréquentées par le Ché lui-même. Incroyable grandeur de ces personnages mythiques dont jamais je n’aurais imaginé qu’ils fussent soumis à des nécessités si ordinaires.

Le personnage du Ché est largement exploité par le régime et l’auguste visage s’affiche partout et en toute circonstance. C’est le type même du héros consensuel tous publics, au même titre que Camilo Cienfuegos et José Marti. Fidel n’est pas en reste et signe la plupart des citations qui jalonnent les routes ou s’affichent sur chaque mur disponible. Son effigie apparaît notamment sur le journal Granma et toutes les dix minutes en moyenne à la télévision. En parcourant des yeux quelques fresques enflammées qui appellent à l’effort de tous pour construire un monde meilleur, je ne peux m’empêcher de constater que la tâche reste considérable : Chez nous, les slogans promettent également un monde meilleur, mais beaucoup plus accessible puisqu’il suffit d’acheter la console de jeu, la voiture, ou le téléphone portable dont parle l’affiche. J’aimerais pourtant bien voir fleurir à Paris en 4x3 des mots d’ordre volontaristes sur le style cubain, et concernant de grandes causes nationales du style « Longue vie à la sécurité sociale, mort aux régimes complémentaires », ou bien « le peuple uni contre les crottes de chien, no pasaran », et pourquoi ne pas reprendre cette affiche géante qui orne le malécon de la Havane « Messieurs les américains, nous n’avons absolument pas peur de vous ».

Parmi les spécialités cubaines, la musique est la plus accessible. A l’inverse du rhum, on peut la consommer sans modération. A l’inverse du cigare, elle ne coûte que le temps qu’on veut bien lui consacrer. Si les sextets d’ambiance pour touristes sont inévitables et leur répertoire désespérément limité, on tombe fréquemment sur d’authentiques perles dans le recoin d’un bar, d’une rue, tout au fond d’une arrière-cour secrète. Là, dans les vapeurs du rhum bon marché, au milieu des rires appuyés et des regards langoureux, les cubains s’abandonnent aux langueurs du son, du "calypso", de la "rumba", la "salsa", et autres merveilles locales. Quelques pas de danses d’abord timides puis ouvertement provocateurs allument les hourras. On chantera toute la journée et peut-être plus, sans jamais se lasser, en oubliant un temps le casse-tête du quotidien.

Au risque de tomber dans la caricature, on dira que le cubain n’est pas l’avatar caribéen de Stakhanov. A toute heure du jour, les rues sont garnies d’une multitude, certes bruyante et colorée, mais de préférence assise. La convivialité gagne ce que perd -probablement- l’efficacité. Et lorsqu’on aperçoit enfin un cubain sur son lieu de travail, c’est le visage enfoui dans les bras, voire directement posé sur la table, rattrapant durant ces heures désespérément creuses le sommeil qui manque à sa nuit.

Santiago de Cuba, bruyante et brûlante, chevauche ses collines au plus profond d’un espèce de fjord tropical. La musique s’échappe de chaque maison et, à califourchon sur le rebord des fenêtres, les jeunes gens applaudissent au passage des filles. Les rumeurs de la ville s’engouffrent dans le patio où nous décomptons mollement les heures les plus chaudes. Enfants, animaux, véhicules, disputes de "novela" ou bien disputes de la vie, vendeurs de goyave, banane, glace, vrombissement de tout ce qui roule, martèlement de tout ce qui trotte, plainte de tout ce qui se traîne. Et lorsqu’enfin se lève un souffle d’air, s’engouffrent dans notre bulle d’ombre les senteurs jusque là prisonnières du secret des foyers.

Baracoa est la fin de la route. Amitiés, musiques et langoustes prennent possession de ce lieu oublié. Les incessantes coupures d’électricité mènent la vie rude aux ventilateurs et aux siestes. Marcher relève d’une vanité bien surprenante pour des voyageurs qui, arrivés au bout du tapis vert de l’île perçoivent d’évidents signes d’essoufflement. Ici s’abat sur nous l’implacable conscience du terme de cette histoire . Une terme qui ne se compte plus qu’en journées et dont la silhouette projette sur le moral une ombre redoutable.

Nous voilà, cinq semaines après notre arrivée, devant l’insoutenable comptoir d’enregistrement d’Air France, réintégré au troupeau, en route vers l’étable nourricière. Chacun se dit triste de la fin des vacances, mais se languit secrètement de son box. Cinq cents passagers dans le Boeing : nous rêvions d’un final plus poignant. Les journaux annoncent la guerre. Comme toujours les groupes d’italiens font un vacarme de tous les diables. Les français râlent à voix basse. Le poulet-haricots est correct, sans plus. L’hôtesse est bien aimable. Turbulences. Au fait, quelle est la nouvelle heure ? J’ouvre les yeux, soleil. Roissy Charles de Gaulle, 20 mars 2003, 16h. Le souvenir commence .

 

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