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Bolivie: le grand détour (3 juin-8juin 2002)

 
 
 

Impressions



4 juin



Voilà donc les rues chaotiques de la Paz, ville absurde, construite dans
une faille de l´Altiplano, entre 3300 et 4100 m d´altitude.
C´est certainement la seule capitale du monde où les riches sont en bas
et les pauvres en haut (la différence de température est notable). Le quartier
d´El Alto, situé à plus de 4000m, accueille l´aéroport et les bidonvilles. Un
vent glacé le balaye et seul le panorama est grandiose. En bas, on retrouve
des quartiers aux allures bavaroises que les aléas de l´histoire allemande ont
peuplés.
C'est notre troisième visite et nous notons que la politique ultra-libérale appli-
quée depuis 10 ans et qui a entraîné la privatisation des principales entreprises
du pays a laissé de nombreux boliviens sur le carreau ; aujourd'hui règnent
les petits boulots et le système D. Par exemple, nous avons découvert une
nouvelle profession en vogue : Cabine Teléphonique Humaine (CTH).
De jeunes gens se baladent en ville avec un chronomètre et un teléphone
mobile accroché au poignet par une chaîne métallique.
Vous dites le numéro, ils le composent, vous passent le combiné en activant
le chrono et s´éloignent d´autant que la chaîne le permet. A un moment, une
voiture s´arrête. La CTH s´approche et le passager commence à causer
dans le combiné, mais le conducteur veut intervenir lui aussi. La CTH, le bras
tendu à l´extrême, s´engouffre par la fenêtre autant qu íl le peut. Ne dépassent
de la portière que ses jambes qui battent de façon grotesque pendant de longues
minutes. Même les petits génies du marketing d'Orange n'y avaient pas pensé...

Pouvoir changer d´avis est un luxe. C´est un des plus rares. La Paz devait être
une simple étape, un vulgaire crochet sur le chemin de l´Argentine. Hier soir,
nous nous étions couchés avec la ferme intention d´affronter le lendemain
même les 24 h de bus et de route délicate que même les boliviens déconseillent.
Mais en nous réveillant ce matin, nous décidons de changer d´ avis.Un petit trek
nous fera le plus grand bien. Et voilà comment nous reportonsd´une semaine
supplémentaire l´arrivée en Argentine.
A moins d´un nouveau changement, bien sûr!




5 juin

La Bolivie est en campagne électorale, présidentielle et législative. Chaque
candidat se distingue par une couleur. Pour Goni (Gonzalo de Lozada,
ancien président), c´est le rose, pour Manfred(incarnant pour beaucoup
le renouveau), c´est le bleu et rouge, pour Johnny (voir plus loin), c´est
le bleu clair, etc...Les militants peignent les maisons de la couleur de
leur favori, officiellement avec l´accord de leur propriétaire, mais ce n´est,
paraît-il, pas toujours le cas. Toute la ville est pavoisée et les véhicules
arborent eux aussi slogans et couleurs.
En passant devant un grand hôtel, nous voyons d´importants rassemblements
de militants de toutes les couleurs politiques. La police anti- émeute forme
entre eux un cordon étanche. Ils se lancent des slogans virulents et trépignent
sur place en hurlant de plus belle. Est-ce une séance de défoulement qui leur
permettrait de décompresser à quelques jours du scrutin? Tout a pourtant
l ´air de se dérouler dans une bonne ambiance.
Nous apprendrons plus tard que ces militants étaient en fait en train d´encou-
rager leur favori. Les principaux candidats étaient en effet en train de débattre
dans le grand hôtel en question. Drôle de système, en tout cas, que l´élection
présidentielle bolivienne: on vote une seule fois pour le candidat de son choix.
Si aucune majorité absolue ne se dégage, les députés se débrouillent entre eux
pour élire le président...
En tout cas, nous avons, nous aussi, nos préférés: Johnny et Marlène
(cette dernière pour la vice-présidence), véritables personnages de novelas
dont on peut admirer le sourire éclatant à chaque coin de rue.


7 juin


Nous voilà à nouveau sur les chemins de l´Inca à la recherche du présent
et du passé. El camiño Takesi est un trekking de 3 jours qui part à 4200m,
passe par un col à 4800m pour plonger ensuite dans les Yungas (zone de
forêts d´altitude) puis vers l´ Amazonie. Rien de très difficile, mais une belle
promenade sur un de ces fameux chemins pré-hispaniques accrochés aux
précipices les plus vertigineux.

Ce matin, au départ de la jeep - 7h30 - le score est de 0 a 0 entre la France
et l´Uruguay après quelques instants de jeu. Je constate avec effroi que le pick-
up n´est pas équipé d´auto radio. Nous voilà partis pour 2 h de route infâme.
Vers les 10 heures, nous commençons enfin notre marche. Un des accompa-
gnateurs sort de son sac une radio qui,bien sûr, ne capte plus rien (nous sommes
à 4300m, perdus dans la montagne). Crétin des Andes!
Deux autres heures plus tard, nous passons le col à 4800m et nous nous réfugions
au creux d´une lagune en contrebas pour déjeuner.
Un jeune homme dégringole alors du col : c´est notre guide qui avait apparemment
oublié de se réveiller et que les autres n'avaient pas jugé bon d'attendre !
- Bonjour, je m´appelle...
- Le résultat de la France, hurlé-je!?
- Il y avait 0 a 0.
- C´est fini?
- Je suppose. Ah oui, il y a un expulsado... Petit, je
crois.
La radio de l´autre, qui est en fait notre cuisinier, mais qui sentait comme un muletier
négligé ne reçoit toujours rien. Il enclenche une cassette ringarde. Comme par hasard,
la chanson s´appelle " you take my self, you take my self control...".
Le lendemain matin, alors que nous chargeons les ânes, le guide m´annonce que
l´Angleterre mène 1 à 0 contre l´Argentine.
- Et la France?
- No sé Señor, mais c´est Henry l´expulsado.
Plus tard dans l´après-midi, alors que nous parvenons dans la jungle, un fermier nous
révèle le match nul entre le Sénegal et le Danemark. Un mineur nous confirme que
l´Angleterre mène toujours 1 à 0, et ce, depuis la veille. J´espère que le match de la
France n´a pas évolué depuis ces dernières 48h.
Oui, la nature est majestueuse et les chemins incas sont fascinants, mais peut-on
sérieusement continuer une coupe du monde dans ces conditions?



8 juin


Jusqu'au bout du monde, je devrai subir sa passion de beauf !
Ce matin, j'ai eu la vision de mes collègues de travail : une équipée de bonshommes
de Folon, armés de marteaux bricolant les comptes. Silhouettes frêles et fluides
accomplissant des tâches irréelles et inutiles. Cette allégorie de mon travail m'est
apparue alors que je petit-déjeunais dans les Yungas, à des milliers de kms de la Défense...
Hier soir ce n'était pas la lumière des tours infernales qui marquait la fin du jour, mais
l'immense concert des étoiles sur le tempo d'essaims de lucioles...




Repères



Pendant que Christophe interroge la feuille de coca pour connaître le destin de l'équipe
de France, je tombe sur ce très beau passage de Pablo Neruda, qui offre de la conquête
espagnole de ce continent une vision paradoxale :

"Oh ! qu'elle est belle ma langue, oh ! qu'il est beau, ce langage que nous avons hérité des conquistadores à l'oeil torve... Ils s'avançaient à grandes enjambées dans les terribles cordillères, dans les Amériques mal léchées, cherchant des pommes de terre, des saucisses, des haricots, du tabac noir, de l'or, du maïs, des oeufs sur le plat, avec cet appétit vorace qu'on n'a plus revu sur cette terre... Ils avalaient tout, ces religions, ces pyramides, ces tribus, ces idolâtries pareilles à celles qu'ils apportaient dans leurs fontes immenses... Là où ils passaient. ..ils laissaient la terre dévastée... Mais il tombait des bottes de ces barbares, de leur barbe,de leurs heaumes, de leurs fers, comme des cailloux, les mots lumineux qui n'ont jamais cessé ici de scintiller... la langue. Nous avons perdu... Nous avons gagné...Ils emportèrent l'or et nous laissèrent l'or... Ils emportèrent tout et nous laissèrent tout... Ils nous laissèrent les mots"

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