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Avant de partir

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Récit d’une quinzaine mouvementée

  - Avant propos : une histoire de sac  

Il est une question qui peuple les nuits du candidat au (long) voyage, c’est celle du sac.
Définir le type de sac que l’on va emporter, c’est déjà tracer les grandes lignes et la philosophie générale de l’expérience à laquelle on se prépare.
Il est bien entendu que dans ce cas, on ne base pas la réflexion sur la gamme de contenants qu’on possède à la maison ou que les amis peuvent prêter. On se laisse une totale liberté, et c’est justement pour cela que l’angoisse survient vite.
Nous avons opté pour la formule intermédiaire du sac à dos qui peut se transformer en sac de voyage classique, avec bandoulière et poignée. Je ne saurais dire au juste pourquoi nous avons préféré cette option bâtarde, peut-être parce qu’elle permettait  justement de ne pas répondre à la question de fond : confort ou pas confort ?
Puis, il faut choisir les « affaires » les plus indispensables. J’ai regardé ma vie et ai constaté que les objets qui étaient pour moi les plus importants étaient : la chaîne hifi , les livres de la bibliothèque, le lit, la télé, la machine à expresso, le frigo, l’ordinateur, etc… J’ai donc stoppé cette méthode de raisonnement qui m’avançait peu dans l’élaboration du sac.
Il est évident que je me vois mal exister sans la Fnac et la vie sans le câble risque d’être bien terne ! Que dire de la perspective de gérer de manière fine un stock limité de sous-vêtements ? Que dire de n’avoir d’autre télé que Delphine ? Pourrai-je rester un homme moderne sans recevoir les infos par SMS sur mon portable ? Et d’ailleurs, peut-on simplement vivre sans portable ?
  Quand je regarde la liste d’ « indispensables » que nous avons établie, je frissonne. Des vêtements, des médicaments, des guides touristiques.
J’ai rajouté un stock de préservatifs : on aura rien d’autre à faire, alors autant en profiter !
   
Une perspective quasiment infinie
 

- Mardi 23 avril 2002

Me voilà officiellement en congés. Quelle est l’impression que l’on éprouve en voyant s’ouvrir devant soi une période aussi longue ? Est-on simplement capable d’appréhender des laps de temps de cet ordre ?
Dans mon cas, je trouve peu de différences avec le premier jour de congés d’été classique. Au cours de cette première semaine, j’ai toutefois constaté le classique et attendu phénomène de déliquescence de l’efficacité. J’avais dressé une impressionnante liste de tâches classées par ordre d’urgence. Le début de la semaine fut frénétique, et je m’acquittai de plusieurs démarches d’importance (changer la machine à café, acheter un rouleau à pâtisserie, prendre rendez-vous chez le coiffeur et y aller, etc…) mais après ce départ en trombe, j’ai eu du mal à trouver un second souffle. Ainsi, il m ‘a été complètement impossible de m’arrêter à la Poste, devant laquelle je passe plusieurs fois par jour, pour envoyer quelques recommandés urgents. De même, c’est le banquier qui a fini par m’appeler pour demander de mes nouvelles alors que ma nouvelle carte Visa m’y attend depuis quinze jours.
Cette angoisse devant l’action est typique de celui qui dort jusqu’à onze heures du matin et contemple la journée de très loin en se gardant bien d’influer sur le cours des événements. L’arrivée de Delphine dans la danse aura sans doute un effet tonifiant.  Il est cependant délectable de constater ma prédisposition à la glande. Sept ans après l’armée et le chômage, où j’atteignis des sommets d’oisiveté, je retrouve quasi-instantanément mes vieux réflexes pas du tout émoussés : le mol zapping, la déambulation dans les rues, les grasses matinées, l’achat de livres que je n’ai bien sûr pas le temps de lire, les footings quotidiens suivis d’étirements lascifs.
J’allais oublier l’engagement politique ! Oui, je suis désormais à fond dans la chose publique. Dans la soirée, alors que je prenais l’apéro sur la terrasse, j’ai entendu des clameurs. Je suis descendu et ai aperçu une manifestation qui passait sur le boulevard de Belleville. Je m’y suis incorporé et ai accompagné le cortège en criant très fort mon rejet de l’intolérance. La manif s’est dispersée quelques instants plus tard sur le carrefour Ménilmontant. Cela tombait bien, car j’ai pu ainsi accomplir un acte progressiste significatif sans pour autant rater le  début du match !
 

- Mardi 30 avril 2002

je termine en douceur la première semaine de congé. Je suis parfaitement conscient que la plupart de mes bonnes résolutions sont restées lettre  morte. J’ai péniblement accompli les formalités les plus urgentes mais ai scrupuleusement évité tout zèle.
J’ai découvert qu’un trompettiste débutant habitait au-dessus. J’ai dit au revoir à mes parents. J’ai défilé contre Le Pen puis, le lendemain, pour la paix en Palestine. Ces manifestations sont utiles. Elles le sont pour ceux qui défilent, car ils peuvent ainsi exprimer leur engagement dans les événements. Dans la société du spectacle, l’attitude normale est bien sûr d’assister aux événements. Reste qu’il ne faut pas les laisser se dérouler sans vous si vous vous prétendez républicain. Elles sont utiles aux autres, car vous donnez l’exemple de citoyens qui se mobilisent et refusent le fait accompli. Par votre action, vous stimulez d’autres actions. Si les premières sont objectivement inefficaces, leur accumulation peut changer le cours des choses. Cette semaine, de nombreux rassemblements se sont tenus, ce qui a conduit le Président (Super Menteur) à constater qu’un « sursaut de la jeunesse » était en train de s’accomplir. Cette tonalité a été constatée par de nombreux médias, si bien que la tendance qui se dessine est bien celle d’un sursaut de la République, qui rassure et remobilise l’immense majorité du pays et sauve l’honneur de la France aux yeux du monde. Puisse ce sursaut se refléter de manière éclatante au soir du second tour !
  La pluie s’est décidée ; j’ai ouvert grand la fenêtre. Les journaux du soir parlent d’une grande peur sur le pays. Peur de quoi ? Demain, les vrais français iront défier la bête immonde. Il ne faut pas trembler .
 Quelle peine de quitter la France à la veille d’un aussi grand péril ! Que le danger soit avéré ou simplement mathématique, comme je le crois, je ne peux m’empêcher de me sentir vaguement coupable. Coupable de partir, un peu, coupable de n’avoir rien fait avant, beaucoup. Je compte sur le sursaut républicain qui a fait tant de merveilles dans ce pays et qui tant de fois a étonné le monde.
 

- Jeudi 2 mai 2002  

Quelle force, et quel triomphe ! Le mal de crâne qui nous tenaille n’a d’égal que le succès de cette démonstration de force républicaine massive. De notre côté, nous témoignons d’un fort esprit citoyen qui nous a poussés à écluser une demi douzaine de bouteilles de Gamay (à cinq) pour la plus grande gloire du débat démocratique ! On raconte que pour ceux qui allaient travailler le lendemain (Pierre, Florent, JP) ce ne furent pas précisément des lendemains qui chantaient.
Mais bon, les fascistes étaient des dizaines de milliers…
Nous étions plus d’un million !
     

- Dimanche 5 mai 2002  

Nous nous sommes réveillés ce matin avec un mélange d’enthousiasme et d’amertume. Enthousiasme : nous venions de fêter notre départ chez Monica et Jérôme avec une trentaine d’intimes, inaugurant ainsi les immenses capacités murgeaoires de leur nouvel habitat à Chaville.  Une soirée bien sympathique, en chiraquiens. Amertume : nous allions devoir tout ranger, et ensuite aller voter pour le « sauveur de la démocratie ».  Bref, la journée s’annonçait mal.   Je me revois faisant la queue au bureau de vote. C’est bien la première fois qu’on fait la queue ici ! J’ai la gorge nouée. Je regarde l’assesseur de gauche, qui m’a tout l’air d’un frontiste avec son costume étriqué et ses cheveux gominés. Delphine a l’air plus détendu ; cela me rassure. Je glisse enfin mon bulletin Chirac dans l’urne en réprimant à grand peine les larmes de cette immense émotion qui m’envahit. Je sors précipitamment du bureau de vote sous l’œil amusé du connard gominé qui en fait devait être chiraquien.  

- Lundi 6 mai 2002  

Les résultats du second tour ont confirmé le sursaut que nous avions pressenti tout au long de ces quinze jours de mobilisation. Le score du Front National est un soulagement. Une soulagement relatif toutefois. Une fois l’euphorie dissipée, chacun se rend bien compte que ce sursaut tient du baroud d’honneur, mais qu’aucun problème n’est réglé. Les titres de la presse étrangère - que j’espérais dithyrambiques - reconnaissent la victoire de la République, mais avec suffisamment de recul pour doucher mon enthousiasme.   J’ajoute que depuis plus de deux semaines, la France connaît un temps automnal. Ça a commencé le 21 avril. Tiens, tiens...  

- Samedi 11 juillet  

En plus de cela, le Sporting Club de Bastia se fait étriller en finale de la coupe du Gaulle par d’improbables lorientais. Ritchie et Corentin, venus spécialement de Porto Vecchio, n’en font pas une montagne et gardent le sourire. Le Stade de France reste magique.
Nous ne découvrons la polémique sur les sifflets que le lendemain dans la presse. Depuis les tribunes, l’événement avait paru parfaitement anodin et nous n’avions pas trop saisi le messages d’excuse maladroit de Claude Simonnet. Dans le genre beaucoup de bruit pour pas grand-chose on peut difficilement faire mieux.
 

- Mercredi 15 mai  

Nous voilà à quelques heures du départ. L’appartement est nickel et Elle contemple son œuvre avec fierté. Elle chassera les dernières molécules de poussière tout au long de cet après-midi où nous allons nous demander cent fois ce que nous avons bien pu oublier. Nous sommes impatients d’y aller. Il est lassant de dire au revoir trop de fois. Il est fastidieux de prévoir quand on cherche l’imprévu.   Paris nous a gratifiés d’une très belle journée, douce et ensoleillée, comme un dernier clin d’œil fraternel. Le soleil frappe sur les grandes tours du vingtième et l’on caresse des yeux les gigantesques sacs qui reposent à nos pieds comme des fauves assoupis.   Mais déjà, l’interphone retentit, les amis nous attendent en bas pour former le cortège jusqu'à Roissy.   Nous voilà !    

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