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Buenos Aires * (23-26juin 02) et la crise argentine

 

 

Impressions


23 juin

Il nous a fallu une heure pour traverser le pays d’ouest en est. C’est bien sûr extrêmement frustrant, mais que faire contre des billets d’avion à 100 Pesos, environ 30 € ?
Buenos Aires est pour chacun un nom familier. On le lit et on l’entend souvent; on le prononce parfois, avec plus ou moins de bonheur. Cela va du Buénozere négligé au Bouenoss Ayresse appliqué. Mais si les sonorités de la langue et les accents du tango sont chers à nos oreilles, qui sait imaginer la ville?
Nous avions dit de Mendoza qu’elle était une ville agréable mais il nous fut impossible de la photographier. Ville pensée, tracée à l’équerre et au compas, sans folie apparente, et sans autre monument que ces immondes allégories guerrières qui peuplent places et carrefours. Ainsi également nous apparaît Buenos Aires en ce premier jour.

 

24 juin
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“Actuelle et intemporelle”, c’est la pompeuse définition qui nous vient à l’esprit en cette fin de journée.
Actuelle:
La rue florida regroupe dans un mince cordon piétonnier une foule de commerces, de restaurants, et la plupart des représentations bancaires. C’ était le jour des cacerolazos. Il s' agit des épargnants lésés par les mesures conservatoires du "corralito" (voir article de Delphine). Les manifestants, armés de casseroles ou d'autres objets métalliques, martèlent en rythme les devantures des officines, qui se sont toutes dotées de solides plaques de blindage.
Nous observons la progression du cortège à travers tout le secteur bancaire national. C' est bientôt le tour d’HSBC. Delphine ne peut s' empêcher d' esquisser un sourire sarcastique devant le matraquage de son employeur. Cette forme d'action mériterait d'être étudiée par nos centrales syndicales: peu coûteuse, non violente, elle se révèle diablement efficace. Un nombre limité de percussionnistes provoque à lui seul un vacarme infernal. L'ampleur réelle de cette action est d'ailleurs difficile à estimer. Il y avait probablement autant de flics et de journalistes que de citoyens en colère... Et puis, une manifestation d'épargnants réclamant le respect de la propriété privée est un spectacle inédit pour nous qui avons
plutôt coutume d'accompagner les multitudes progressistes exigeant plus de justice sociale...
Intemporelle :
A 17 heures, nous voilà prenant le café au salon du théâtre Colon -vieil établissement aux boiseries polies par la lente caresse des années- en attendant l’ouverture d’un concert de musique de chambre. Les vieilles dames de la bourgeoisie viennent s’y blottir pour échapper aux morsures de la fin juin. Le manteau de renard laisse apparaître des gerbes permanentées aux reflets bleus et jaunes. Comment demander une bière dans cet univers de chocolat et de petits gâteaux engloutis avec l’amour du péché au fond des yeux surmaquillés ?
Quelques dizaines de minutes plus tard, les manteaux de fourrure convergent sans hâte vers l’enceinte pourpre et ambrée du théâtre. Vestiges des démesures passées, cet édifice dont tous les matériaux et l’ingénierie viennent d’Italie et de France dispute la palme du luxe au théâtre Amazonas de Manaus – que nous espérons vous décrire prochainement.
L’heure approche. La clochette retentit. Aussitôt, des dizaines de silhouettes champêtres - hermine, loutre, zibeline, renard- s’entrecroisent et se dispersent pour finalement disparaître dans le sauve-qui-peut du cor de chasse.
Alors Schuman s’installe dans l’hémicycle et, oui, le temps s’arrête encore une fois au-dessus de la forêt de permanentes. Il flotte autour de nous un parfum de camomille, quelque chose qui résiste aux péripéties de l’orchestre, et certainememt aux turbulences de l’actualité.
Sortant du théâtre, nous rencontrons les deux suisses de San Pedro de Atacama. Dix minutes plus tard, nous décidons de chambouler nos plans de voyage.

26 juin


La Boca est supposée incarner l'âme de Buenos Aires, et toutes les cartes postales de la ville affichent ses couleurs vives. Le Guide du Routard chante son authenticité et en fait une étape indispensable. Pourquoi alors effrayer le touriste en lui promettant de se faire tailler en lamelles dans ce qui est présenté comme le pire coupe-gorge ? C´est donc la peur au ventre que nous pénétrons dans le Palerme austral où naquit le tango.
Boca, pour moi, c'est Boca Junior et Maradona. C'est un maillot de foot que je rêve d'ajouter à ma collection mais que Delphine a placé sur une espèce de liste noire. D'une manière générale, la lutte pour l'achat de quelque maillot que ce soit s'annonce pénible, elle ne fait pas de discrimination. C'est un sujet complexe pour le novice et je ne me lancerai pas dans une description de cette problématique. C'est à ce jour notre seul sujet de discorde vraiment structurant.
Bien entendu, il ne nous arrivera rien. Nous découvrirons ces étranges maisonnettes de pierre et de tôle ondulée, ces alignements de peintres et d’artistes en tous genres, ces couleurs inattendues qui en font le bidonville le plus gai du monde!
Mais cette journée est également marquée par une série d´émeutes meurtrières dans la capitale. Le scénario est désormais immuable: manifestations de plus en plus désespérées des "piqueteros", et charges de police d'une extrême brutalité. Entre les balles de plastique se glissent d'autres, plus contondantes. Les médias n'ont plus qu'à finir le travail, à grand renfort de titres alarmistes et de gros plans sur les victimes.
Les porteños sont excédés par l´image que renvoie leur ville. A en croire les médias, le pays est à feu et à sang! A qui profitent ces crimes perpétrés devant les caméras et relayés par les plumitifs les plus vulgaires ? Et que dire de la couverture que leur réserve CNN, qui distille sa pensée unique au monde entier!!!
Mais la vérité, c'est que la vie continue, et que les argentins n'en finissent pas de nous étonner par leur calme, leur appétit de vivre, et leur courage face à une situation absurde. Que ceux qui ne
croient pas aux effets dévastateurs de l'ultra libéralisme et pensent encore que les Etats Unis travaillent pour le bien de l'humanité; que ceux-là portent le regard sur l'Amérique Latine et observent. Ils auront pris soin au préalable de lire ce qui suit.



Repères : la crise argentine

Il y a de cela près de deux semaines, Christophe m’a commandé une pige : la crise argentine.
Quoi de plus facile – me direz-vous – que de relater un événement vécu au jour le jour, faisant ici la Une de chaque quotidien, le principal sujet de conversation, inlassablement ? La réponse est tout autre : comprendre la crise argentine, c’est pouvoir jongler avec les concepts de mondialisation, globalisation, géo-politique… très peu pour moi.
Internet, le Monde diplomatique -édition Amérique du Sud-, la presse locale et les réflexions les plus spontanées ont permis la rédaction de ce qui suit. Avec toutes les précautions qui s’imposent…

Au milieu du 20ème siècle, l’Argentine comptait parmi les pays les plus riches du monde. Restée à l’écart de la seconde guerre mondiale, elle allait – dans le cadre du plan Marshall – s’enrichir en fournissant blé et viande à l’Europe. La génération d’après-guerre, largement issue de l’immigration européenne récente, allait former une importante classe moyenne très éduquée – il n’était pas rare à l’époque d’envoyer ses enfants étudier une année en France, Allemagne, Espagne. Les femmes notamment étaient partie prenante de l’économie, en avance sur bien des vieilles nations européennes. Que s’est-il passé alors ? Selon certains, le pays a été corrompu en premier lieu par les nazis– il est vrai que Perón, arrivé au pouvoir en 1946, n’a jamais caché ses sympathies pour ce « mouvement » et aurait « invité » environ 60.000 d’entre eux à trouver refuge en Argentine… Corrompu également par les narco-trafiquants ; le blanchiment d’argent sale s’abritait derrière un appareil productif rendu éphémère. Mais déjà, un élément objectif apparaissait : une désatreuse et inégalitaire gestion politique des richesses, entraînant chaos social et dictature. Et si l’Argentine retrouvait le chemin de la démocratie en 1983, c’est un pays traumatisé, ruiné et surendetté (n’oublions pas l’épisode des Malouines) qui relevait la tête…
Cherchant alors son salut, le pays a adopté – sous la houlette de Carlos Menem – une politique ultra-libérale, sévère pour les salaires, généreuse pour les privatisations au profit de sociétes étrangères (la France par exemple se voyant octroyer pour partie les marchés de l’eau et du téléphone). Cette politique mit également fin aux turbulences monétaires, le peso étant maintenu au niveau du dollar à grand renfort d’interventions de la Banque Centrale qui s’endettait alors de façon démesurée. De même, le pays tout entier – certes de culture européenne mais très « latino-américain » quant à sa productivité et surtout sa corruption – a usé du crédit de façon immodéré. Les argentins reconnaissent aujourd’hui que, « pays du tiers monde », ils ont trop longtemps vécu au-dessus de leurs moyens.

En décembre 2001 cessait l'aide internationale, après la décision prise par le FMI – alarmé par le niveau très élevé de la dette et du déficit extérieurs - de geler les quelques 9,5 milliards de dollars d'aide destinés à l'Argentine. Ceci a provoqué la faillite de l’Etat et la banqueroute du système bancaire. L’Argentine s’enlise alors dans la récession – déjà très marquée -, victime de l'une des pires crises politiques et financières de l'histoire du pays.

Qu’exige aujourd’hui le FMI ? Des conditions préalables à toute discussion : modification des lois sur les faillites protégeant les créanciers, consolidation des engagements conclus entre le gouvernement fédéral et les provinces pour réduire les dépenses budgétaires et annulation partielle de la loi prévoyant des peines éventuelles de prison pour des responsables d'entreprises faisant faillite. Mais ensuite un nouveau programme économique argentin "fort" et "crédible". Et c’est là que le bât blesse. La communauté internationale demande à l’Argentine de réduire son déficit extérieur, ce qui suppose une hausse des exportations et une baisse des importations. Cette dernière implique une baisse de la consommation interne, passant par une baisse des salaires, voire une augmentation du chômage disent certains ! Ce plan de redressement est rejeté en masse par les argentins dans un climat politique très instable, la classe dirigeante étant de toute facon considérée comme incompétente, malhonnête, sans projet de société, à la botte des américains… Les plus improbables arguments sont avancés : « les Etats-Unis, sous couvert de FMI, veulent, par l’effondrement de l’économie argentine et l’instigation d’un coup d’Etat au Venezuela, isoler le Brésil qui refuse de jouer le jeu de la mondialisation » ; « les Etats Unis ont provoqué la crise monétaire argentine afin d’acheter à vil prix l’immense Patagonie, «stratégique » territoire de surveillance des côtes africaines »… Plus unanimememt, les argentins reprochent au FMI de vouloir jouer un role politique dans un pays devenu aujourd’hui ingouvernable (je vous épargne les slogans provocateurs scandés avec haine).

Qui va payer le prix des erreurs accumulées ? l’Etat, les banques et multinationales ou les citoyens ? Les premières entreprises étrangères jettent l’éponge, refusant de régler l’ardoise. Le cas le plus retentissant a été celui de…. France Télécom : en avril 2002, l’« élégant Michel Bon » annoncait qu’il n’injecterait plus un peso dans sa filiale Telecom Argentina qui décrétait aussitôt un moratoire sur sa dette de plus de 3 milliards de dollars ! La justice espagnole a récemment condamné une banque ibérique à soutenir sa filiale argentine… mais ce n’est pas là que sera recherchée la « sauvegarde » du système bancaire. La solution actuelle : le « corralito », à savoir l'impossibilité pour les épargnants de récupérer immédiatement leurs dépôts, dont la restitution a fait l'objet d'une «reprogrammation» sur plusieurs années. Afin de limiter l’évasion des devises, circulent désormais des « bons » non convertibles aux noms barbares (LECOP, COP, PATACONES…) permettant d’acheter des biens de consommation, une partie des salaires étant versée sous cette forme et non plus en pesos.

Le gouvernement envisage d’ assouplir les restrictions bancaires imposées aux Argentins depuis le début du mois de décembre, plan qui devrait également donner lieu à la mise en place d'un nouveau système financier. Attention,accrochez-vous, suit un extrait d’article un peu ardu paru récemment dans les Echos. Pour Roberto Lavagna, ministre de l’Economie, il s'agit de «répartir équitablement le poids de la crise», entre le gouvernement et les banques, et de stimuler l'activité économique paralysée par le peu d'argent en circulation et quarante-sept mois de récession. Le plan proposé aux titulaires de comptes est «volontaire» : leurs dépôts seront transformés en certificats négociables (appelés Cedro), lesquels pourront être échangés contre des bons (Boden) à trois, cinq ou dix ans. Les deux titres pourront être négociés à la Bourse de Buenos Aires, mais les Boden pourront être utilisés pour acheter des voitures neuves, des terrains à bâtir ou des maisons en cours de construction, l’objectif étant de relancer deux secteurs de l'économie touchés de plein fouet par le chômage. J’espère que c’est clair !!!

Aujourd’hui, l’inflation galope, touchant en premier lieu les biens importés, alors que les salaires n’ont pas été révisés. Le gouvernement évoquait il y a quelques jours la possibilité d’augmenter les salaires du secteur privé de 100 pesos (30 euros)…Le chômage a atteint des niveaux records. Nombre de programmes d'assistance publique aux plus déshérités sont suspendus, les caisses des provinces et de l'Etat étant vides...
La conséquence ? 18 millions de pauvres – dont 6 d’indigents – dans un pays qui en compte environ 35- dont seulement une poignée de cacerolazos manifestent dans les rues de Buenos Aires, conspuant les grandes banques étrangères (HSBC par exemple !)… Conséquence aussi sans doute, les difficultés qui secouent Brésil, Uruguay, Chili, Pérou et Mexique. Cercle vicieux puisque par exemple le Brésil représente 30% du marché des exportations argentines. La chute du voisin brésilien signifierait la ruine des succès encourageants acquis ces derniers mois.

Aujourd’hui – 26 juin -, le dollar a franchi la barre des 4 pesos, exigeant une nouvelle intervention de la banque centrale. Hier, le dollar flirtait avec les 3 réals brésiliens. Alors bien sûr, nous pourrions nous réjouir de cette situation qui offre aux touristes étrangers que nous sommes d’excellentes conditions pour découvrir l’Amérique du Sud. Mais c’est sans compter sur le malaise profond que l’on ne peut que partager avec une population qui ne comprend pas comment sa monnaie et sa fierté ont pu être sacrifiées sur l'autel de la Mondialisation


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