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Argentine: Mendoza et le massif de l'Aconcagua *

(17-23 juin 02)

 

 





17 juin

Voilà Mendoza , avec ses longues avenues ombragées qui nous accueille après une vingtaine d´heures de bus « cama », c'est-à-dire dans un luxe qui rend plutôt agréable ce qu’on pourrait prendre pour une corvée. Un bus cama, c’est 9 sièges épais et inclinables et un service aux petits oignons qui vous fait oublier l’avion.

 

18 juin

Petit déjeuner studieux devant le 8ème de finale Corée-Italie dans un bar d’habitués. On joue les prolongations. L’assistance est attentive, elle le serait pour Albanie-Andorre… mais l’Italie est la matrice d’un bon tiers de la population argentine. A quelques minutes de la fin, la Corée marque le but en or qui met fin à la partie. Curieusement, les argentins sont contents, comme si la chute prématurée de tous les favoris les rassurait. Quelques secondes plus tard, il se passe quelque chose d’inhabituel. Tout le monde se tait brusquement. Les lustres et les ventilateurs se mettent à danser et nous nous cramponnons au bord de la table. Le cœur s’accélère et nous voilà prêts à nous ruer à l’extérieur. Les vieux à la table d’à côté nous lancent des « tranquille, tranquille » rassurants, et rapidement les grimaces laissent place aux exclamations joyeuses. « La terre fête la défaite de l’Italie » entend-on. Un type nous félicite : « C’est votre premier temblor ? ». De retour à l’hôtel, la soubrette est toute secouée. Il est vrai qu’aux étages supérieurs, la sensation est d’autant plus forte.
Après avoir manqué les deux premières secousses à Santiago (16 et 17 mai) pour cause de sommeil trop lourd, nous voilà donc dépucelés. Et pourtant, l’épicentre de celle-ci se trouvait justement au centre du Chili. Et de belle facture (5 à 6 sur l’échelle). Nous nous trouvons – il est vrai – dans une des zones les plus sismiques du monde (plaque Pacifique passant sous la plaque Amérique). Mendoza a d’ailleurs été plusieurs fois détruite par ces phénomènes, ce qui explique les larges avenues, maisons basses et nombreux espaces verts.

Les sudaméricains ont la maladie du passeport. Ils vous le demandent à tout moment, et pour les plus rudimentaires transactions. Ce qu’ils aiment par dessus tout, c’est le numéro du passeport. Pendant dix ans, nous avons voyagé sans le connaître car l’ancienne version en comportait deux différents. Nous alternions. La nouvelle mouture est très claire pour le numéro. Ce qui l’est moins, c’est l’état civil. Delphine est régulièrement appelée Guichandut Ep. Antonutti, et les gens se demandent si Ep. est le surnom qu’ils doivent adopter un peu comme pour les joueurs de foot (souvenez-vous de Claudio « El piojo » Lopez) ou les américains (Georges « W » Bush).
De même, le lieu de naissance est « Pau 64 » Dieu sait comment un douanier de base peut interpréter ce reliquat bureaucratique !
A propos de patronyme, l’agent de voyage de Mendoza nous a conté que dans son village, près de Cordoba, vivaient des dizaines de familles appelées Antonutti, des frioulans a-t-il précisé. Certainement aurons-nous de lointains cousins, même si notre nom est légèrement différent (Ep. Antonutti).

 

19 juin

Aujourd’hui est placé sous le signe du luxe absolu. Imaginez, nous partons aux sports d’hiver au pied de l’Aconcagua, le plus haut sommet des Amériques (6959 m). Pour cela, il faut emprunter cette fameuse route qui relie Mendoza à Santiago en franchissant la Cordillère. Mais plus qu’un col, c’est le trait d’union entre les mondes atlantique et pacifique. S’y côtoient les camions du Mercosur (Ar, Br, Par, Ur) : il est apparemment plus commode de faire transiter les marchandises par les Andes que par Panamá. Au terme du voyage, les marins de Valparaiso prennent le relais des chauffeurs épuisés pour que quelques semaines plus tard, le brave consommateur japonais puisse se régaler de vin, de café, de sucre, de noix de cajou et autres denrées tropicales et australes.
Notre chauffeur nous a longuement exposé sa théorie sur les hiérarchies, ou plutôt la perception qu’ont les nations américaines les unes des autres. L’Argentine est selon lui le pays de la tolérance absolue entre les communautés. « Un italien participe à une fête arabe, ainsi que l’allemand, sauf s’il préfère l’espagnole… ». Si les arabes ont bonne réputation ici (rappelons que Carlos Menem est musulman – il a d’ailleurs dû abjurer sa foi pour devenir président de la république car la constitution exigeait qu’il fût marié et catholique (mais Buenos Aires vaut bien une messe !)), qui sont donc les « arabes » des argentins ? Si vous avez suivi les récits assidûment, la réponse coule de source. Les boliviens bien sûr ! En fait, c’est légèrement plus compliqué que cela : les argentins établissent une subtile hiérarchie entre les boliviens, travailleurs, voire besogneux à s’en faire crever, et les péruviens, qui sont des voleurs… Mais une question nous taraude tout à coup : qui sont donc les boliviens des boliviens !? Probablement leurs enfants…

Notre station de ski s’appelle Penitentes et est accrochée au massif, à environ 2600m d’altitude. Quelques bonnes petites pistes. De quoi s’amuser quelques jours. Mais ce qui est plus remarquable, c’est que la station est à nous ! En faisant un effort nous avons dû croiser une trentaine de skieurs grand maximum. Bien sûr, difficile d’imaginer la queue aux remontées mécaniques. En nous voyant descendre, le perche-man peut anticiper et sortir au bon moment de sa cabane pour s’approcher de sa machine et nous lancer un « Comment ça va ? » qui trahit l’individu cherchant de la compagnie. Mais nous ne faisons que tendre nos fesses en répondant que, jusque là, Dieu merci, tout va pour le mieux. Et nous voilà déjà loin du pauvre garçon, qui s’en retourne tristement à ses calendriers érotiques et ses mots croisés.


20 juin

Pour être tout à fait honnête, Penitentes est une station de ski plutôt modeste. Hier soir, la pizzeria n’avait pas été livrée en fromage, ce midi, le snack en terrasse n’avait rien à nous proposer, et nous avons passé une heure sur la piste bleue des débutants car les autres remontées mécaniques étaient en panne.
Nous connaissons à peu près tout le monde de vue, et pouvons catégoriser les niveaux de ski de chacun. Delphine estime avoir des fiches de tous, ou presque. Surprise, on compte un bon tiers d’étrangers, des habituelles nations.
Nous arborons de magnifiques combinaisons de location, la mienne s’apparente davantage au bleu de travail. J’évite d’ailleurs soigneusement de m’approcher d’automobilistes de peur qu’on me demande le plein. Dans le genre ridicule, je vous conseille également de chercher à farter vos skis sans connaître l’équivalent espagnol du mot « fart ». En effet, les plus anglicistes des locaux ont dû trouver étranges mes recettes pour améliorer la glisse : « necesito fart para deslizar más rapido »…

 

22 juin

L´Aconcagua est un géant bien pudique ! Après trois jours dans ses alentours, nous le cherchions toujours. La Star ne se laisse admirer qu´en un point unique de la fameuse route transandine, en plein milieu d´un virage, et encore faut-il insister auprès du chauffeur de bus.
- Possible bajar aqui ?
- Si pero no hay nada…
- Hay el Aconcagua!
- Si pero es mejor mas abajo, hay restaurantes, boutiques, souvenirs,…
- Queremos bajar aquí!
Effectivement, rien n´est prévu pour le touriste de base, et un bon panorama de la bête nécessite un minimum d´organisation et l´équipement adéquat. Nous nous contenterons de le caresser du regard. Mais même ainsi, nous sentirons ce léger frisson qui saisit ceux que la montagne fascine. Et peut-être comprendrons-nous mieux ceux qui sacrifient tout pour partir à l´assaut des monstrueuses cataractes de pierre.

Au pied de l´Aconcagua, le cimetière des andinistes semble vouloir cacher ses petites croix. Mais ses stèles de granit parlent toutes les langues.


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