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Argentine: Salta et le nord-ouest argentin

(9-16 juin 02)

 

 

 

9 juin

Enfin l´Argentine!
C´est avec la ferme intention de nous bâfrer que nous débarquons à Salta, la capitale du Nord Est, après un vol mouvementé qui nous a permis d´approfondir notre connaissance de l´aéroport de Cochabamba, en Bolivie.
Ici, plus rien à voir avec le folklore andin. On se croirait en Europe. Certes,les argentins ont une drôle de façon de prononcer le castillan, pas très intelligible pour nous. On dirait qu´ils ont la mâchoire inférieure ankylosée. Cela "jojote", voire tchotchote" . Usted devient vós, le ll et le y et le rr se prononcent j (comme dans Juppé). Les intonations sont plus chantantes, et l´on croirait parfois reconnaître la rythmique italienne. Oui, cela pourrait être un morceau d`Espagne ou d´Italie en terre australe, mais à une différence près: une grave crise économique frappe le pays; et
la première surprise en arrivant, c´est le cours du peso, autrefois aligné sur le dollar, et qui a perdu plus de trois fois sa valeur.. Cela fait même mal au coeur: l´énorme pièce de boeuf que nous dévorons nous coûte moins de deux Euros, et le vin qui va bien avec culmine à 3 Euros. Quant à l´internet, c´est 1 peso de l´heure, soit environ 30
centimes. Prenant à notre compte les sages théories de Julio Gama (voir chapitre sur Santiago), nous décidons de n´avoir aucun scrupule à en profiter grassement. La seule question valable pour un étranger en Argentine est de savoir de combien de kilos il va grossir... Adieu les abdominaux boliviens!


10 juin

Dans quelques heures l´Equipe de France joue sa tête en coupe du Monde contre le Danemark dans une rencontre que le décalage horaire fixe à 3h30 du matin... Pleins de bonne volonté, nous réglons le réveil sur 4h30, histoire d´assister au moins à la fin du match. A l´heure dite, nous décortiquons les 50 chaînes de la télé de notre chambre - nous avions spécialement choisi un hôtel un peu plus huppé que d´ordinaire - et constatons que trois d´entre elles retransmettent le match Uruguay-Sénégal. Nous nous replongeons alors dans un demi-sommeil anxieux et rancunier. Et c ´est au petit déjeuner que tombe la funeste nouvelle... La journée commence sous un ciel particulièrement lourd et l´expédition dans la vallée des Calchaquiès s´annonce mal.
Mais notre Waterloo donne à réflechir aux locaux, et nous essuyons un nombre limité de vannes: leur situation dans le Mondial est loin d´être assurée.


11 juin

Ce que nous avions redouté est arrivé: après une nuit difficile ou notre sommeil – déjà handicapé par le match de la veille - s´est retouvé haché en petits morceaux par les cris déchirants des hinchas (supporters). Voilà l´Argentine aussi éliminée que nous. Cette fraternité de l´échec nous vaudra de nombreux témoignages de sympathie, comme si la honte de se retrouver éjecté était moins difficile à supporter à plusieurs.


12 juin

Les vins de Cafayate se révèlent à nos palais curieux. Nous visitons deux châteaux, Etchart et Michel Torino dont les guides ont le geste ample au moment de la dégustation. Les blancs comme les rouges sont bien agréables, même à dix heures du matin. Mais pour être honnête, notre découverte des vins locaux a débuté bien auparavant, à chacun des repas – ou presque – depuis notre arrivée dans la patrie de Fangio. Quand les vins sont bons et coûtent entre 2 et 3 euros au restaurant, on a du mal à s’en priver !
Globalement, on mange énormément, et certainement trop. Les Empañadas - petits chaussons farcis de boeuf, de poulet, de jambon et fromage ou de maïs - sont servies en guise d’amuse-gueule. Suivent les Humitas - boules de pâte de maïs mélangée avec du fromage et une sauce à l’oignon avec du piment, le tout enveloppé dans une des feuilles protégeant l’épi de maïs. Les légumes sont généralement à volonté, et de grande variété dans cette région largement agricole. Mais bientôt arrive la Carne. Difficile de s’y retrouver dans les multiples appellations techniques qu'on utilise ici et c'est tout un art de désigner la pièce que l'on a choisie. Nous en sommes souvent réduits à mimer le morceau que nous désirons. Jouez vous aussi à ce jeu entre amis, c'est très drôle ! Après la viande, accompagnée des inévitables papas fritas, et si vous
vivez encore, c'est l´heure du quesillo - petits fromages qui se mangent avec du miel de canne à sucre. Les sorties de restaurant sont rarement rectilignes...Etant donné la situation de la monnaie locale, nous avons loué une voiture avec chauffeur-guide pour la semaine. Ce dernier – Carlos - arpente passionnément sa région depuis son éviction de la fonction publique voilà quatre ans, restructurations compétitives obligent.
Entre géologie, traditions locales, agriculture et bons mots, il distille son savoir encyclopédique au rythme placide de la mastication du chewing gum des Andes, la coca.

13 juin

Au coeur de la pire crise économique qu´ait jamais connue l´Argentine, il se trouve de braves citoyens, d´irréprochables patriotes pour célébrer le 20ème anniversaire de la guerre des Malouines. Et ils crient bien haut les droits inaliénables de la nation sur la perle australe, évoquent les hauts faits de cette guerre juste et s´arrachent les cartes où l´archipel est mentionné : Malvinas (Ar).


14 juin

La région de Salta se présente comme un trait d´union entre l´altiplano bolivien, la cordillère occidentale, et les pampas de l´espace argentin. Autant de situations et paysages qui se succèdent au cours d´une même journée sans que l´oeil ni l´esprit
n´ait le temps de se lasser.
Après 3 jours de piste, nous voilà au bout du monde, ou plutôt à l´extrême limite d´une variante de la Panaméricaine. Voilà Iruya, hameau de quelques centaines d´âmes, adossé à d´invraisemblables formations rocheuses. Voilà Iruya et... son somptueux hôtel magnifiquement agencé et décoré… pour nous tous seuls .


15 juin

Mais nos expériences touristiques ne sont pas toutes des victoires inconditionnelles. Aujourd´hui, par exemple, nous avons emprunté le fameux "Tren a las nubes" qui part de Salta à 1200m pour atteindre le grandiose viaduc La Polvorilla (long de 2.4 km) à 4200m, après avoir franchi 21 tunnels, 29 ponts et 12 viaducs. Probablement blasés par les merveilleuses excursions des jours précédents avec Carlos, nous avons eu du mal à apprécier la convivialité exubérante des touristes porteños (de Buenos Aires) débarqués en masse pour le week-end, camescope au poing et langue bien pendue pendant les 15 heures de trajet. Voyageant depuis le début hors saison touristique, nous avons sans doute pris la mauvaise habitude d’être les seuls au monde à jouir des beautés d’ici-bas.

Tiens, cela fait tout juste un mois que nous sommes partis. Le temps ne passe ni trop vite, ni trop lentement. Le jours se présentent les uns après les autres et nous les prenons tels quels, en essayant d´alterner les tempos et de moduler les saveurs, et en sachant, le cas échéant, ne rien faire du tout.
Les journées passent vite et nous avons souvent l´impression d´être à la bourre. Par exemple, le temps de lire nous fait défaut. Et quand nous nous retrouvons dans des conditions matérielles propices à la lecture ( sans cahot, vent, ni poussière ) nous laissons bien volontiers notre esprit en jachère. Est-il si honteux de ne rien penser, pour se contenter de voir, d´écouter, et de sentir? Parfois même, nous nous refermons sur nous mêmes et restons cloitrés dans une chambre d´hôtel, comme pour faire une pause. Cela ne dure jamais très longtemps, et il nous faut vite sortir pour respirer de grandes bouffées de nouveauté. Mais quoi! Même en vacances nous disons non aux cadences infernales!


Repères

Le futbol en Argentine

Bien sûr, ici le foot, c'est une autre planète. Rares sont ceux qui n'arborent pas, au moins discrètement, les couleurs bleu ciel et blanc de la selección. Chaque commerce a disposé drapeaux et fétiches dans sa vitrine. C'est "Batigol" Gabriel Batistuta qui remporte la palme du peuple, avec son masque grimaçant, ses cheveux déployés et son regard fixé vers le lointain comme son compatriote Le Che. Tous les joueurs ont un surnom qui est cité de préférence au patronyme. Ainsi on ne dit pas "Claudio Lopez"
mais el "piojo Lopez" - le poux - et on encourage el "muñeco Gallardo" - la poupée -, el "burrito Ortega" -le petit âne -, el "bruja Veron" - la sorcière - et el "ratón Ayala" - la souris...Voilà pour les commentaires techniques de Christophe.
Maintenant un éclairage social... sur cette religion qu'ici même les femmes "pratiquent", et ce depuis le Mundial de 1978
Socialement, pour les plus démunis, le football représente le seul espoir de promotion. Chaque argentin est un "hincha" (supporter ardent) de l'équipe nationale et, au
niveau local, il choisit le club de son quartier, de sa classe sociale ou de sa communauté ethnique, tout en jurant fidélité à l'un des 2 principaux clubs de
Buenos Aires, le Boca Junior ou le River Plate. Car les argentins sont formels, "on peut changer de religion, de parti politique, de profession ou d'épouse, mais jamais de couleur de maillot".*
En 1978, alors que le pays accueillait la Coupe du Monde, les militaires ont exploité la popularité de l'équipe nationale : construction ou rénovation de plusieurs stades, création d'une chaîne de télévision dédiée au foot, et surtout naissance d'une devise :
Los Argentinos somos derechos y humanos ("Nous, les Argentins, nous sommes droits et humains"), censée redorer le blason de la junte militaire... et cacher qu'ils violaient - en toute impunité - les derechos humanos (droits de l'homme) ! * Si la victoire de l'Argentine en finale contre les Pays-Bas fut aussi celle de la dictature du Général Vidéla (qui 3 ans plus tôt s’imposait dans un pays en proie à une crise profonde et au bord de la guerre civile), la seconde Coupe du Monde,gagnée en 1986 à Mexico (contre l'Allemagne) fut celle du retour à la démocratie, plébiscitée en 1983 par la victoire de Raúl Alfonsin. Mais aujourd'hui les argentins refusent de voir dans l'élimination de la selección au premier tour de la Coupe du Monde 2002 l'enterrement de leur pays en crise ; ils se consolent en titrant sur la victoire des Pumas contre l'équipe de France de... rugby ! Et c'est chargés d'une haine vengeresse qu'ils
affronteront bientôt le 15 de la Rose ; Angleterre, ennemi maudit contre lequel la seleccion et Batistuta ont chuté, il y a peu...


* Source: Le Guide du Routard

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