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Brésil: Amazonie * ( 13 oct-21 oct 02 )

 

 

 

Belém do Para

Répondons tout d´abord à quelques questions dans la salle.Oui, Belém est bien la version portugaise de Bethléem , comme la tour du même nom, qui domine le Tage. Belém do Pará, c´est le grand port de l´estuaire de l´Amazone. Le Pará est l´Etat constitué de la partie orientale de l´immense bassin alluvial et sa superficie est à elle seule le double de notre chère France. Si le Nil est le plus long, l´Amazone est de loin le plus gros. Son bassin est plus grand que les Etats Unis et son débit est supérieur à tous les fleuves européens réunis, Var et Gabas inclus. 17 de ses affluents mesurent eux-mêmes plus de 1700 km de long.
Pourquoi ce nom d´Amazonie? Cela remonte en fait à la première expédition qu´entreprit Pizarro dans sa quête du mythique Eldorado (le pays de l´or), et qui dut s´interrompre faute de vivres suffisantes. Le sbire Francisco de Orellana poursuivit le chemin en aval jusqu´à parvenir à ce qui lui sembla être un océan. Il fut alors attaqué par une bande de femmes guerrières; à moins qu´il ait confondu, tellement le manque de femmes devait être pressant. Toujours est-il qu´il raconta les choses ainsi à son retour et que le parallèle avec les guerrières mythologiques fut immédiatement exploité pour donner son nom à une région à cheval sur plusieurs pays (Bolivie, Pérou, Equateur, Colombie, Venezuela, les trois Guyanes et bien sûr le Brésil qui se taille la part du chef en vertu du traité de Tordesilla). L´île de Marajó, située au milieu de son estuaire est plus vaste que la Suisse (qu´on peut également voir comme une sorte d´île).

Belém nous accueille après une nuit d´enfer dans un bus médiéval. Une chaleur étouffante règne en permanence sur cette ville équatoriale où la pluie survient tous les jours vers cinq heures de l´après- midi sous forme d´un déluge biblique. Si bien que les habitants ont - à ce qu´on dit- pour coutume de se donner rendez-vous... après la pluie. C´est en effet plus simple que de fixer une heure théorique que la pluie viendra retarder. Nous, par exemple, fûmes surpris par les trombes d´eau exactement devant la boutique d´un coiffeur - "chez Francois"- et n´eûmes d´autre solution que d´aller nous faire désépaissir la frange. Mais cette solution n´est bien sûr pas valable tous les jours...
Le marché de Ver-o-peso est considéré comme le plus fascinant d´Amazonie puisqu´il est approvisionné par tout ce que la zone peut fournir en denrées comestibles. Outre des fruits inconcevables aux noms imprononçables, de monstrueux poissons et des viandes étranges, les plantes médicinales tiennent une place de choix. D´authentiques sorcières proposent des remèdes contre tous les maux et tourments dont nous pouvons souffrir: de l´ impuissance à la démence, et de la grossesse nerveuse à la veuve joyeuse.
Belém accueille chaque année la plus importante fête religieuse du pays: le Cirio de ND de Nazaré. Chaque deuxième dimanche d´octobre, on promène la statue de la Vierge dans les rues de la ville sous les acclamations de plus d´un million de pélerins accourus de partout. Les entreprises, toujours sur le qui-vive, développent pendant cette période une communication spécifique. Voici quelques affiches qui ornaient le parcours du Cirio:
- La clinique des Accidentés -dont le logo est un os- remercie ND de Nazaré
- Banco do Brasil, banque officielle de ND de Nazaré
- Le député Serginho, réélu avec le score que l'on sait, remercie le peuple du Pará et ND de Nazaré
- Le SC Paysandú, qui va représenter le Brésil en Coupe Libertadores, se place sous la protection de ND
- La bière Cerpa, fierté du Pará, salue ND de Nazaré, protectrice du Pará!
Un jour, c´est sûr, ils remplaceront l´enfant Jésus par une bouteille...

Ilha do Marajó

Comme je le soulignais précédemment, cette île possède des dimensions incroyable pour le milieu fluvial: 50 000 km2. Autour d´elle, le fleuve peut atteindre 120 m de profondeur. Du coup, l'impression qui prévaut en arrivant à Salvaterra est celle de se trouver en plein océan, avec ses immenses plages de sable fin et blanc bordées de cocotiers, d´arbres à cajou, et battues par d´amples vagues qui roulent sur le littoral. Dans l´immensité de cet espace inondable, les buffles ont prospéré aux côtés des "guaras", d´étranges oiseaux entièrement rouges à force de dévorer des crevettes, et des maintenant habituels crocodiles. La seconde impression est plus cocasse: nous voilà incorporés à un groupe de troisième âge qui pose sur nous des regards pleins de tendresse maternelle et nous prend en photo à tout propos. En échange, nous les aidons à monter et descendre du bateau et faisons semblant de les prendre en photo. Voyager avec des vieux possède certains avantages très appréciables en ces pays à l´humanité exubérante : ils sont silencieux, économes de leurs mouvements, se plaignent peu et ne pleurent presque jamais, tout le contraire des enfants.

Hygiène

Savez-vous que les francais traînent ici la peu envieuse réputation de ne jamais se laver? Difficile de savoir d´où vient exactement cette rumeur persistante. Peut-être de certains romans épistolaires où le Vicomte écrit à la Marquise: ne vous lavez plus, j`arrive dans une semaine. Les brésiliens marquent pour leur part une véritable obsession pour la propreté. En plus des trois ou quatre douches quotidiennes, ils passent un temps infini devant la glace à fignoler leur apparence. Après le déjeuner, on fait la queue devant les lavabos pour la cérémonie du fil dentaire, un ustensile-clef dans le quotidien de ce peuple, et qui n´a bien sûr rien à voir avec le fameux bikini carioca. On dit que cette prédisposition pour l´hygiène vient des indiens tupis, pour lesquels la cérémonie de la toilette revêtait un caractère sacré. Les brésiliens ne sont en revanche pas antropophages!
L´histoire ne dit pas combien de douches quotidiennes ils prendraient en janvier à Besançon!

Les sectes

En traversant villes et villages, et jusque dans le plus improbable campement de la jungle, une curiosité locale ne peut manquer de vous surprendre: l´omniprésence des sectes. N´ayons pas peur de nommer ainsi ces églises alternatives de type commercial: Assemblée de Dieu, Eglise Universelle du règne de Dieu, Eglise des apôtres du 7ème jour, adventistes, presbytériens, évangélistes, mormons et autres témoins de Jéhova. Le créneau de ces entreprises est de s´engouffrer dans le vide béant laissé par l´Etat dans l´action sociale de proximité. En effet, les politiques de libéralisation de l'économie et de monnaie forte de M. Cardoso ont eu pour corrolaire la réduction des dépenses publiques dans les secteurs-clefs de l´éducation, de la santé et bien entendu de l´action sociale d´urgence. Or, les missionnaires de tous bords exploitent ces démissions des pouvoirs publics en proposant des réseaux d´entraide alternatifs. Il suffit de s´en remettre corps, âme et biens à ces bons samaritains pour bénéficier d´une prise en charge affective et matérielle qui peut aller jusqu´à l´obtention d´un emploi ou une couverture médicale spécifique, pour les sectes qui possèdent leurs propres cliniques. Un article paru dans le Dipló de ce mois-ci comparait même ces organisations aux cartels narco-traficants en ce sens qu`ils représentent souvent une ultime planche de salut pour une population à la dérive.
L´ "Igreja Universal do reino de Deus" possède un véritable empire médiatique, édite des cassettes d´aérobic spirituel, et a mené des accords électoraux avec les candidats aux élections de cette année en vertu de ses millions d´adeptes tout dévoués. Et je peux vous assurer que personne ne les a repoussés, y compris Lula!

Tripotages

Les brésiliens se tripotent en permanence. La communication n´est pas seulement un acte verbal, mais s´accompagne d´une gestuelle proportionnelle au degré d´enthousiasme des personnes en présence. Les filles s´embrassent et s´enlacent langoureusement en se balançant d´un pied sur l´autre et en lançant des cris de joie ou de désespoir en fonction des circonstances. Les hommes s´agrippent vigoureusement selon une échelle qui va de la poignée de main à deux mains (le minimum de la politesse) à la poignée avec tapes sur l´épaule et dans le dos, jusqu´à la "circulaire" qui consiste à se masser mutuellement dans une accolade vigoureuse. Pendant qu´ils parlent, les gens continuent de se pétrir: les bras souvent, le visage parfois, les épaules toujours. Quant aux amoureux, ils se dévorent en public sans que cela n´émoustille outre mesure l´entourage bienveillant. Concernant la gestuelle, il est très important de bien maîtriser le lever de pouce. Ce qui pour nous signifie "super" ou plus rarement "je ne joue plus" peut revêtir à peu près tous les sens en brésilien. Bonjour, Excusez-moi de vous déranger, Non, De rien, Ce n´est pas grave, je comprends votre réticence, Au revoir. Tout cela rien qu´en levant le pouce, quelle économie!
Plus surprenant, le geste où le pouce rejoint les autres doigts, et que nous interprétons généralement comme une invitation à se taire (voire "pouette-pouette camion" dans certains cas) signifie simplement qu`il y a beaucoup de monde et pas de place. Se battre la pointe des doigts d´une main sur l´autre trahit qu´on se sent impuissant. Faire claquer ses doigts dans un geste de coup de fouet augmente la portée des paroles prononcées. Je vais clore ce chapitre de généralités par un tic que j´ai moi-même adopté et que je vais devoir m´employer à perdre dare-dare: le "psiù-psiù" qu'on adresse au serveur afin de stimuler son ardeur. Ni un sifflement ni un claquement de doigts, le "psiù-psiù" est un petit bruit discret qui permet d`attirer l`attention sans pour autant manquer de respect, du moins ici. C`est pratique, mais je n´ose imaginer le sort réservé au touriste brésilien qui y aurait recours dans une brasserie parisienne.

 

 


Manaus


Nous voilà désormais au coeur de l´Amazonie, dans une ville complètement folle, fascinante et surtout inutile. Nous sommes à plusieurs milliers de kilomètres de la mer et de villes elles-mêmes loin de tout. La seule route qui y mène vient du Vénézuéla. Eh oui, une métropole de 2 millions d´habitants, dépourvue d´accès terrestre, cela peut étonner. On peut notamment se demander comment on a bien pu la construire ainsi, en plein milieu de la jungle, et pourquoi. Comment ? Par le fleuve. Manaus est un port fluvial qui accueille sans problème des bateaux du monde entier grâce à son port flottant, une construction elle-même importée d´Ecosse. Manaus a la manie de tout importer. Le théâtre, à l´instar de celui de Buenos Aires, a non seulement fait venir les matériaux les plus luxueux mais également la main d´oeuvre et jusqu´aux artistes. Les barons du caoutchouc avaient accumulé une richesse fabuleuse qui leur permettait toutes les excentricités, comme par exemple servir du champagne français à leurs chevaux les soirs de représentation. Au XIXème siècle et pendant la 2ème guerre mondiale, Manaus servit donc de port d´expédition du latex pour le monde entier. Mais après le déclin, cette fois irréversible du latex naturel au profit du synthétique, le gouvernement militaire décida qu´il fallait coloniser l´Amazonie pour éviter d´attirer les convoitises des voisins, parfois appuyés par de riches compagnies étrangères. Alors on fit de Manaus une zone franche à la fois pour les entreprises et les particuliers. Les brésiliens venaient de Rio ou de Sao Paulo pour acheter de l´électroménager ou des appareils hi-fi. Dans le même temps, des maires peu scrupuleux invitaient dans tout le pays de pauvres gens à venir s´entasser dans des baraquements "offerts" en échange de fidélité électorale. Mais si quelques usines d´assemblage continuent aujourd´hui, les bénéfices de la détaxe ne couvrent plus les frais de transport aérien. Rien, en tout cas, qui justifie la présence d´une telle métropole qui porte sans aucun doute un lourd préjudice a l´écosystème amazonien. Si le Rio Negro, n´était pas "Negro" en amont de Manaus, il le serait de toute façon en aval...
Malgré ces réserves sur le développement récent, on ne peut s´empêcher d´éprouver un frisson à l´idée d´être cerné par cette jungle pleine de bestioles, tout en ayant l´impression de se trouver dans n´importe quelle grande ville du monde.
Le Rio Negro, et à fortiori l´Amazone plus en aval, n´offrent que peu d´intérêt pour qui veut observer la faune et la flore. La largeur du fleuve relègue toute terre à plusieurs centaines de mètres, sans parler du bruit abrutissant des moteurs qui agit sur le cerveau comme un marteau-piqueur. L´exploration des "igarapés" (bras et méandres, en tupi-guarani) se révèle plus fructueuse. C´est là que se révèlent l´exubérante nature et le mode de vie singulier des "caboclos".
Au plus profond d´une lagune, nous amarrons pour la nuit notre pittoresque navire à étage. Un coucher de soleil généreux embrase l´arrière-plan des photos. Pas un moustique sur ces eaux noires. Nous partons nuitamment chasser le "jacaré", le crocodile local. Et ce n´est pas aussi terrifiant que l´on pourrait croire! L´oeil de ce sympathique saurien supporte mal la lumière: c´est pourquoi il somnole le jour pour s´exciter nuitamment. Une simple lampe-torche suffit à l´aveugler à tel point qu´il en demeure interdit et se laisse attraper sans comprendre ce qui lui arrive. La chasse au "jacaré" consiste donc à repérer avec sa lampe les yeux de la bête, qui renvoient un éclat rouge, et à s´approcher suffisamment près pour pouvoir le saisir par le cou. Bien entendu, on évite de faire le mariole avec les gros spécimen, car même minuscule, la mâchoire peut vous soulager pour toujours des panaris et autres ongles incarnés. Voilà pourquoi on pourra noter notre air crispé sur les photos. Rassurez-vous, nous avons relâché les bestiaux aussitôt après. Non seulement leur chasse est interdite, mais je me demande bien ce que nous en ferions. J´avoue cependant avoir eu un faible pour la silhouette triangulaire de ces jeunes reptiles.

Transe et transition

Nous voici dans le bus qui traverse chaque nuit la jungle du de l'Etat brésilien de Roraima pour relier Manaus au Vénézuela par le seul axe routier praticable toute l´année. A mesure que nous fendons l´épais manteau végétal, nous laissons toujours plus loin derrière nous ce pays fascinant que six semaines nous aurons à peine permis d´entrevoir. Dans notre mémoire se rejouent des scènes épiques, des rencontres savoureuses, des tranches de vie heureuse. Adieu donc, pays-continent au fleuve-océan, pays multi-champion au désespoir festif, pays violent de l`amour ardent, pays de plumes et de griffes, de rires et de soupirs. Adieu, ou plutôt au revoir, car il est écrit quelque part que nos chemins n´ont pas fini de se croiser.

A l´heure des bilans, fussent-ils intermédiaires, force est de constater que l´angoisse de l´inachevé nous étreint. La seule pensée de devoir rentrer dans trois mois provoque sueurs froides, tremblements et démangeaisons sur tout le corps. Si au plus profond d´une des rares galères il peut nous arriver de soupirer, jamais la nostalgie de Paris ne nous assaille. Pourtant, il existe bien des choses qu´on ne trouve nulle part ailleurs que chez soi: le regard amoureux de la parentèle, l´étreinte puissante de l´ami, l´odeur apaisante de la maison, et puis c´est tout. C´est tout. Le reste n´est que du vent. Livres, disques, vêtements, bijoux, chaine hi-fi, tableaux, téléphone portable, tout s´engouffre dans l´indifférence, puis l`oubli. Faut-il cependant confesser la petite larme versée à l´évocation du verre de Chinon, de la salade de chèvre chaud et de l'assiette de charcuterie? Confessons-la donc, quoique compte davantage que cette émotion la présence du copain avec lequel on les partage dans la pénombre d´une gargotte de Ménilmontant.

Voilà, nous avons décidé de prolonger notre voyage jusqu´en avril 2003 sans trop savoir encore ce que nous allons faire de ces arrêts de jeu. Nous trouverons bien!

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